Page images
PDF
EPUB

RAPPROCHEMENT

D'ARISTIDE AVEC CATON D'UTIQUE.

Ce morceau a été écrit en 1782 , retouché en 1816.

Le siècle et le pays de l'homme, dont je viens de tracer la vie , étaient distingués par la simplicité énergique des moeurs, et par

la franchise généreuse des sentimens. Mais cette énergie des moeurs tenait de cette rudesse primitive d'un peuple, qui ne donne encore aux devoirs de la société qu'une soumission inquiète et ombrageuse; et cette élévation des sentimens naissait plutôt des affections saines et fortes de la nature, que des principes, encore peu developpés, de la morale. Le caractère d'Aristide était singulièrement propre à tempérer et à diriger heureusement ce courage indocile et cette civilisation grossière. De tant de douceur unie à tant de perfection, il sortait une onction presque divine, qui épurait et ennoblissait les vertus de cet âge, de même que

les religieuses et pacifiques institutions de Numa, tempèrent, un peu, le génie féroce des premiers Romains,

Mais les vertus des grands hommes n'obtiennent cet empire, que dans ces commencemens de la destinée des nations. Lorsqu'elles sont parvenues au dernier terme de la civilisation et de la puissance, les vices et les désordres, profondément enracinés dans la constitution politique, en deviennent eụx-mêmes les principes et les ressorts. La vertu, alors, adopte une marche plus impétueuse, des formes plus fières; et souvent elle ne parvient qu'à donner au monde un grand et mémorable exemple.

CATON D'UTIQUE.

Dans les derniers temps de la république, il parut à Rome un mortel, que le ciel semblait avoir accordé à la terre, pour ajouter à la dignité de la nature humaine; et pour montrer, une fois, jusqu'où pouvait aller la vertu (*).

(*) Ce personnage-là fut vraiment un patron que la

Citoyen du monde, encore plus que Romain, et quoique Romain; nourri dans les préceptes stoïques, qui ne se trouvèrent jamais au-dessus de ses mours; il vit que

la destinée des nations était attachée à celle de sa patrie; et que sa patrie allait perdre sa liberté et ses vertus; et pendant toute sa carrière, aussi actif pour le bien public, que César pour sa fortune; calme et inflexible au milieu des tumultes populaires; briguant les dignités, pour les enlever aux méchans, il osa lutter, seul , contre la pente des moeurs et le cours des événemens, qui entraînaient l'univers.

Il semblait encore destiné à venger la haute vertu de cet outrage, qu'on lui a toujours fait, de la jugerinhabile à gouverner les états et les hommes. Quel autre Romain de son temps rapportait mieux à sa cause, la situation politique de son pays? Il ne prétend pas allier; dans Rome, l'ancienne égalité des citoyens et la domination universelle. Pour conserver libre sa patrie, il voudrait affranchir les nations. Quel autre encore attaquait mieux les

nature choisit, pour montrer jusqu'où l'humaine vertu pouvait atteindre. MONTAIGNE : liv, 1.

chap 36.

maux présens; pourvoyait, de plus loin, aux dangers à prévenir? Dans toutes les grandes circonstances, le sénat ne voit , ne veut que Pompée: Caton songe surtout à rabaisser Pompée. Le peuple s'enivre du jeune César: Caton poursuit, dans César, un nouveau Marius; plus dangereux par de généreuses qualités. Il hait et méprise le riche et avare Crassus: il soutient cette faction et l'interpose entre les deux autres. Il s'effraie moins de leurs discordes que de leur réunion. Il démêle tous les projets du plus habile de ces ennemis publics; il en avertit le peuple, le sénat , ses rivaux; il le traverse dans sa gloire, comme dans le plus puissant moyen de son ambition. On croit voir aux prises, pour la dernière fois, le bon et le mauvais génie de la république. On ne le crut pas; et la liberlé romaine périt; mais le sénat lui rendit, au moins, cette justice, que toujours il avait bien conseillé la patrie.

Exclu, deux fois, de la première magistrature, parce qu'il en eût fait le frein des factions; ne sacrifiant jamais ni le devoir au succès, ni le bien public à la gloire; tout paraît lui enlever les honneurs ordinaires

de la vertu; voyez cependant les hommages que

la sienne obtient de cette Rome, qui recueillait tous les vices, ainsi que toutes les richesses du monde soumis: on ne peut plus le récuser dans les jugemens, sans décrier sa cause; son aspect inattendu interrompt les spectacles licencieux; et ceux qui l'entourent le proclament l'homme invincible, au moment où il fuit devant le vainqueur de Pharsale.

Le plus intrépide des hommes, il en est encore le plus sensible et le plus doux; quand il peut l'être, sans démentir le rôle, qu'il se croit départi par les dieux : jamais; dans sa jeunesse, il n'avait pris le repas de sa journée, qu'avec son frère; durant la guerre civile, il est toujours couvert de deuil; un grand soin l'occupe encore, au moment où il a résolu de mourir, celui de pourvoir au salut de ses amis; il mêle cette tendre inquiétude aux méditations de l'immortalité du juste, dans le calme de sa nuit dernière. Enfin il sort de la vie, comme un homme qui, ayant accompli sa tåche, retournerait, satisfait et paisible, vers celui qui l'avait envoyé.

« PreviousContinue »