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pour les corrompre. Ils ne songeaient qu'à éblouir par des doctrines mensongères, et à

des maximes, au profit des vices et des désordres. Il voulut et il sut les décrier. Doué d'un esprit éminemment juste , il y joignait tout le piquant d'un esprit fin; alliant heureusement à la candeur de la vertu la sagacité de la malice , il allait écouter les sophistes; feignait d'avoir besoin de tout apprendre, pour les amener à tout dire; feignait quelquefois de les admirer, pour leur donner toute l'audace de l'ignorance présomptueuse; par des questions nettes, les forçait à des réponses positives. Alors, d'un coup bien préparé, il renversait tout l'échafaudage de leur faux savoir; et les montrait ce qu'ils étaient, des charlatans de sagesse; il les rendait ainsi des instrumens de leur propre humiliation.

Il fait tout, d'après une mûre délibération et par le choix du meilleur. De là (j'oserai ici reprendre l'expression de Montaigne); de là toute l'incorruptible tenure de sa vie. Sous un gouvernement libre, et dans un état démocratique surtout, les premiers devoirs, les premiers services de l'homme

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fait, par

de bien sont envers la patrie. Mais il aperçoit les siens, où lui seul pouvait et devait les placer.

Assez d'autres viendront briller à la tribúne publique par la censure de ce qui se

les

promesses de ce qu'ils sauraient faire. Pour lui, il ne s'occupera que de fournir à son pays des esprits fermes et modérés, des âmes honnêtes et généreuses. C'est pour cela que, tenant partout son école, on le verra, sans cesse , devant les dieux domestiques, comme sur les places publiques, enseignant ce qui est beau par ce qui est bon; et admonestant chacun de ses vices et de ses erreurs; surtout la jeunesse, plus docile à la voix de la raison, à l'impulsion de la conscience; et aussi propre à affermir les bons principes qu'à les goûter; parce qu'en les épousaut avec la chaleur de ses passions, elle peut encore les soutenir de toute la force des premières habitudes : la jeunesse, par qui toute une chose publique peut se régénérer de la bonne nourriture qu'elle a reçue.

Cependant si la patrie a besoin d'un soldat de plus, il marche; si elle lui demande une fonction civile, il la remplit; et ne cherchant

jamais ni applaudissement ni récompense, partout il se distingue, même par les faits de l'héroïsme.

Tout grand dessein ne s'accomplit que par une force égale; toute grande pensée veut un enthousiasme. Ce n'est, certes, pas d'un zèle froid, d'une manière commune, qu'il se dévoue à la correction et à l'amélioration et de ses concitoyens et de tous les hommes; car les lois ne sont que pour un pays; mais la morale appartient à l'humanité entière. Pour être digne de parler aux autres de leurs devoirs; il avait commencé par se donner toutes les vertus. Beaucoup de mauvais penchans étaient en lui ; à la fin, lui seul pouvait encore se surprendre dans des fautes.

Il n'écrit pas sa doctrine; c'est une grande perte pour nous; mais ce n'est pas un reproche à lui faire. Un livre ne suffit pas à reformer les moeurs; il va attaquer les hommes, à l'instant même, où le bien ou le mal vont entrer dans leurs actions. Ecrire, c'est agir dans les temps ; c'est sur le sien qu'il veut opérer; écrire, c'est aller à la gloire; il se borne au bien-faire.

Il se donne ici une destination, une mission, un apostolat, par les dieux; il y fait croire, parce qu'il y croit lui-même ; et il a un génie; comme Lycurgue était l'organe d'Apollon; comme Numa communiquait avec la nymphe Égérie; sans fraude, sans superstition, , par la puissance du cours des choses qui l'avaient précédé, et de celui dont encore il était environné. Tels étaient la marche et le moyen de toute révolution, dans ces temps-là. Il a un génie. Mais où le conduit - il? A la ciguë. Il le sait; et ne se détourne pas. Il obéit; voilà le principe de son courage et de ses succès.

Vous vous attendez peut-être à des moeurs farouches; à un esprit sec et impérieux; à cette austérité, qui semble interdire les grâces à la sagesse. Mais n'est-il pas un Grec, un Athénien, un contemporain des poëtes, des orateurs, des artistes , des hommes les plus polis dans un des beaux siècles de l'esprit humain? C'est par une empreinte de tous ces talens, qu'il sera fort dans sa mission; qu'il l'accomplira mieux ; qu'il brillera, sans le vouloir, comme brille l'homme de bien de ses dons extérieurs. Les entretiens de Socrate n'étaient pas moins illustres, dans la Grèce,

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que ne le furent l'éloquence de Démosthène, le style de Platon, les tragédies de Sophocle, les statues de Phidias. Ce fut un art, un goût, un charme que tout son siècle se félicita d'avoir appris; et se fit un honneur de s'approprier et de transmettre, par l'imitation. Il vit dans ses disciples, et par ses disciples.

Cette vie, devenue un exemplaire éternel de la sagesse et de la vertu, s'est couronnée dans une mort, où elle s'est surpassée ellemême. Chez les anciens , chez les modernes, elle a été un digne tableau pour les beauxarts, pour la poésie, pour l'éloquence. Il ne m'appartient pas de le reproduire; et je n'y toucherai point.

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