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Homere venoit aujourd'hui, il feroit mal reçu nous peindre un fage comme Neftor; auffi ne le peindroit-il pas de même. Le héros qui diroit à fon fils: Difce puer virtutem ex me, feroit obligé d'être plus modefte, plus intrépide, plus généreux, plus fidele à la foi des fermens, que le héros de l'Énéide.

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A l'égard de la beauté phyfique qui eft l'objet capital de la Peinture & de la Sculpture, elle exerce peu les talens du Poête : il l'indique, il ne la peint jamais, & en l'indiquant il fait plus que de la peindre dans un tableau, dans une statue on ne voit guere que ce que l'Artifte y a mis; dans une peinture poétique chacun voit ce qu'il imagine c'eft le fpectateur qui, d'après quelques touches du Poête, fe peint lui-même l'objet indiqué. Réuniffez tous les Peintres célebres & demandez-leur de copier Hélene d'après Homere, Armide d'après le Taffe, Eve d'après Milton, Corine & Délie d'après Ovide & Tibulle, l'Esclave d'Anacréon d'après le portrait détaillé qu'en a fait ce Poête voluptueux: toutes ces copies auront quelque chofe d'analogue entre elles; mais de mille il n'y en aura pas deux qui fe reffemblent, au point de faire deviner que l'original eft le même. Chacun fe

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fait une Eve une Armide, une Hélene, & c'eft un des charmes de la Poéfie de nous laif fer le plaifir de créer.

Inceffu patuit Dea,

me dit Virgile. C'eft à moi à me peindre Vénus.

Stat fonipes, ac frena ferox Spumantia mandit.

C'est à moi à tirer de là l'image d'un courfier fuperbe.

Mille trahens varios adverfo fole colores.

Ne croit-on pas voir l'arc-en- ciel ?

Hic gelidi fontes hie mollia prata, Lycori;
Hic nemus, hic ipfo tecum confumerer ævo.

Il n'en faut pas davantage pour fe représenter un payfage délicieux.

Le Taffe parle en maître fur l'art de peindre en Poéfie avec plus ou moins de détail felon le plus ou le moins de gravité du ftyle, en quoi il compare Virgile & Pétrarque.

Dederatque comas diffundere ventis,

dit Virgile en parlant de Vénus déguisée en chaffereffe. Pétrarque dit la même chose, mais d'un ftyle plus fleuri.

Erano i capei d'oro à l'aura Sparfi,
Ch'in mille dolci nodi gli avolgea.

Ambrofiæque come divinum vertice odorem,
Spiravere, Virgile.

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E tuto il ciel, cantando il fuo bel nome
Sparfer di rofe i pargoletti amori. Pétrarq.

E l'uno

Paltro connobbe il convenevole nella fua Poefia. Perche Virgilio fupero tutti Poete heroici di gravita, il Petrarca tutti gli antichi lirici di vaghezza. Le Taffe.

Le Poête ne peut ni ne doit finir la peinture de la beauté phyfique : il ne le peut, manque de moyens pour en exprimer tous les traits avec la correction, la délicateffe que la Nature y a mife, & pour les accorder avec cette harmonie, cette liaison, cette unité d'où dépend l'effet de l'ensemble ; il ne le doit pas, en eût-il les moyens, par la raison que plus il détaille fon objet, plus il affujettit notre imagination à la fienne. Or, quelle est l'intention du Poête? Que chacun de nous fe peigne vivement ce qu'il lui préfente. Le foin qui doit l'occuper eft donc de nous mettre fur la voie, & il n'a befoin pour cela que de quelques traits vivement touchés.

Belle fans ornement, dans le fimple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au fommeil.

Qui de nous, à ces mots, ne voit pas Junie comme Néron vient de la voir? Mais il faut que ces traits qui nous indiquent le tableau que nous avons à nous peindre, foient tels que nous n'ayons aucune peine à remplir les milieux. L'art du Poête confifte alors à marquer ce qui ne tombe pas fous les fens du commun des hommes, ou ce qu'ils ne faififfent pas d'euxmêmes avec affez de délicateffe cu de force & à paffer fous filence ce qu'il eft facile d'imaginer.

Une idée inféparable de celle du beau moral & phyfique, eft celle de la liberté. Tout ce qui fent l'esclavage, même dans les chofes inanimées, a je ne fai quoi de trifte & de bas. La mode, l'opinion, l'habitude ont beau vouloir altérer en nous ce fentiment inné, ce goût dominant de l'indépendance; la Nature à nos yeux n'a fa grandeur, fa majefté qu'autant qu'elle eft libre. ou qu'elle femble l'être. Recueillez les voix fur la comparaifon d'un parc magnifique & d'une belle forêt. L'un eft la prifon du luxe, de la molleffe & de l'ennui: l'autre est l'afyle de la méditation vagabonde, de la douce rêverie & du fublime enthoufiafme. En voyant les eaux captives baigner fervilement les marbres de Verfailles, & les eaux bondiffantes de Vauclufe

se précipiter à travers les rochers, on dit également cela est beau. Mais on le dit des efforts de l'Art, & on le fent des jeux de la nature

l'art qui l'affujettit

auffi fait il l'impoffible pour

nous cacher les entraves qu'il lui donne ; & dans la Nature, livrée à elle-même, le Peintre & le Poête fe gardent bien d'imiter les accidens où l'on peut déceler quelques traces de fervitude. Il s'enfuit que le fentiment du beau fuppofe de l'élévation dans l'ame, & qu'un naturel servile est incapable de rien produire de noble & de grand.

Après le prodige de la beauté, le plus digne objet des foins de la Nature, vient celui de l'exagération des forces, des grandeurs, des facultés de l'être phyfique. Ce font des héros d'une force prodigieufe, des animaux d'une grandeur énorme, des arbres dont les racines touchent aux enfers, & dont les branches percent les nues. Mais cela tient au merveilleux furnaturel, dont je vais m'occuper tout-à-l'heure.

Une forte de prodige dont la Poéfie tire plus d'avantage, c'eft la rencontre & le concours de certaines circonftances que le mouvement naturel des chofes femble n'avoir dû jamais combiner ainfi, à moins d'une expreffe intention de la caufe qui les arrange. On annonce à Mérope la mort de fon fils, on lui amene

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