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que l'autre fent qu'elle eût voulu suivre , & s'il en presse ou ralentit mal-à-propos les mouvemens, l'ame du spectateur, sans cesse contrariée , & lasse enfin de céder, se rebute : de là vient qu'avec des qualités intéressantes & des situations pathétiques , un carattere inégal & discordant ne nous attache point.

La vérité de perception est la reminiscence des impressions faites sur les sens , & par réflexion, la connoissance des choses sensibles, de leurs qualités communes , de leurs propriétés distinctives, de leurs rapports en général, soit entre elles, soit avec nous mêmes. En nous repliant fur cette foule d'idées qui nous viennent par toutes les voies, nous nous sommes fait un plan des procédés de la Nature dans l'ordre physique : ce plan est le modele auquel nous rapportons le composé fi&if que la Poésie nous présente ; & fi elle opere comme il nous semble qu'eût opéré la Nature , elle sera dans la vérité,

La vérité, soit qu'elle ait pour objet l'exiftence ou l'ađion , ne peut rouler que sur des rapports de convenance & de proportion de la cause avec l'effet , des parties l'une avec l'autre , & de chacune avec le tout. Si donc les élémens d'un composé physique , individuel

ou collectif, font faits pour étre mis ensemble, & suivent dans leur union les loix & le plan de la Nature , l'idée de ce composé a la vérité dans la cohésion de ses parties & dans leur mutuel accord. De même, fi les rapports d'une cause avec son effet sont naturels & sensibles, l'idée de l'adion portera sa vérité en elle-même. Il est donc bien aisé de voir dans le physique ce qui est fondé sur la vraisemblance , & par conséquent ce qui ne l'est pas. .

L'opinion est tantôt sérieuse & de pleine croyance , tantôt reçue à plaisir & de fimple adhésion; mais quelque foible que soit le consentement qu'on y donne , il suffit à l'illusion du moment. Nous n'ajouterons qu'une foi passagere

à la fable d’Adonis , & nous mêlerons nos larmes à celles de Vénus , fi fa douleur est bien exprimée. Un mensonge connu pour tel mais transmis , reçu d'âge en âge, est dans la classe des faits authentiques : on le passe fans

A plus forte raison , fi les faits sont solemnellement atteftés par l'Histoire , ne laiffentils pas à l'esprit la liberté du doute ; & le Poête pour les supposer , n'a pas besoin de les rendre croyables. Qu'ils soient d'accord avec l'opinion , cela suffit à leur vraisemblance.

Mais distinguons, 1o. l'opinion d'avec la vérité

examen.

historique ; 2°. les faits compris dans le tissu du Poême d'avec les faits supposés au déhors. « Je ne craindrai pas » d'avancer ( dit Corneille , à propos du sacrifice qu'a fait Léontine en livrant son fils à la mort ), « que le sujet d'une belle

Tragédie doit n'être pas vraisemblable. » Et il se fonde sur le précepte d’Aristote , « de ne » pas prendre pour sujet un ennemi qui tue son » ennemi, mais un pere qui tue son fils, une » femme son mari , un frere fa fæur, &c. ce » qui n'étant jamais vraisemblable ( ajoute Cor» neille ) doit avoir l'autorité de l'histoire ou de » l'opinion commune. »

J'ai fait mes preuves de respe& pour ce grand homme; j'oserai donc ici , fans détour, n'être pas de son sentiment.

L'opinion commune tient lieu de vraisemblance dans les faits supposés au dehors , j'en conviens

i mais il n'en est pas de même du témoignage de l'Histoire , à moins que les faits qu'elle atteste ne soient vulgairement connus ce qui rentre dans la classe des vérités d'opinion. Je suis loin de penser que les sujets proposés par

Aristote foient tous dénués de vraisemblance: il est très-fimple & très-naturel qu’un fils tue son pere , comme @dipe , fans le connoître, ou qu'une mere soit prête à immoler son fils, com

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me Mérope , en croyant le venger ; & quand ces

faits n'auroient en eux-mêmes aucune appasence de vérité , pris dans les familles les plus illustres de la Grece , ils avoient sans doute pour eux la célébrité , l'opinion publique. Mais en vor yant

sur le théâtre les sujets de Polieude de Rodogune & d'Héraclius, personne ne fait , ni ne veut savoir , ce qui en eft pris dans l'Histoire; elle est donc comme un témoin muet. En vain Baronius fait mention du sacrifice de Léontine

3 On ne lit point Baronius

& son témoignage n'eut servi de rien , fi l'action de Léontine n'avoit pas eu sa vraisemblance en elle - même c'est - à - dire , un juste rapport avec l'idée que nous avons de ce que peut une femme aussi ferme , aussi courageuse , dévouée à son Empereur.

Je dis plus : de quelque maniere que les faits soient fondés , rien ne les dispense d'être vraisemblables , dès qu'ils sont employés dans l'intérieur de l'action. Il n'y a que les faits supposés au dehors , extra fabulam , auxquels l'opinion commune tient lieu de vraisemblance. Quant à ce qui se passe dans le cours du Poême , & comme sous nos yeux ,

nous n'y ajoutons foi qu'autant que nous le voyons arriver comme dans la Nature ; c'est-à-dire , selon l'idée que nous avons des moyens qu'elle emploie , & de

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l'ordre qu'elle fuit. Res autem ipfe ita dedu. cende disponendæque sunt ut quam proxime Scalig. accedane ad geritatem.

Cependant la chaîne des causes & des effets n'est pas

fi constamment visible & le cercle des facultés de la Nature n'est pas fi marqué , que le vrai connu soit la limite du vrai possible ; & c'est par une extension de nos idées que la Poéfie s'éleve du familier au merveilleux.

Dans la Nature tout est simple & facile pour elle & tout est merveilleux pour nous. Un homme sensé ne peut réflechir sans étonnement , ni à ce qui lui vient du dehors, ni à ce qui se passe au dedans de lui-même. L'organisation d'un brin d'herbe est aussi prodigieuse que la formation du soleil ; le mouvement qui passe d'un grain de fable à l'autre , est aussi mysterieux que la propagation de la lumiere , & que l'har- , monie des spheres célestes ; mais l'habitude nous rend l'incompréhensible même fi familier , qu'à la fin il nous paroît commun. « Au bout d'un Montagne. » an le monde a joué son jeu , il n'y fait plus rien

que de recommencer. » Voilà du moins ce qui nous en semble : nous croyons retrouver tous les ans le même tableau ; & les variétés inGnies qu'il étale y sont distribuées avec une harmonię fi constante , une fi parfaite unité de

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