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on écrit sur-tcut pour son pays, le style poétique doit avoir naturellement une couleur natale. Cette réflexion a fait dire à un homme de goût, qu'il seroit à souhaiter pour la Poésie Françoise que Paris fût un port de mer. Cependant il

у a des images transplantées que l'habitude rend naturelles : par exemple, on remarqué que chez les peuples Protestants qui, lisent les livres saints en langue vulgaire la Poésie a pris le style oriental. C'est de toutes ces relations observées avec soin

que

résulte l'art d’employer les images & de les placer à pro pos.

Mais une regle plus délicate & plus difficile à prescrire, c'est l'économie & la sobriété dans la distribution des images. Nous avons remarqué qu'introduites par le besoin elles avoient passé jusqu'au luxe ; j'ai dit aufli qu'elles servent à rendre plus sensible un objet qui ne l'est pas aflez ; & jusques-là il n'est point de style qui ne les admetre. Il suffit d'expliquer ce que j'entends par rendre un objet plus sensible.

Si l'objet de l'idée est de ceux que l'imagination saisit & retrace aisément & fans confusion, il n'a besoin pour la frapper que de son exprelfion naturelle , & le coloris étranger de l'image n'eit plus que de décoration. Mais fi l'objet ,

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quoique fenfible par lui-même , ne se présente à l'imagination que foiblement, confusément, fuccessivement, ou avec peine , l'image qui les peint avec force, avec éclat, & ramassé comme en un seul point, cette image vive & lumineuse éclaire & soulage l'esprit autant qu'elle embellit le style. On conçoit sans peine les inquiétudes & les soucis dont l'ambitieux est agité; mais combien l'idée en est plus sensible , quand on les voit voltiger sous des lambris dorés & dans les plis des rideaux de pourpre ?

Non enim gazæ neque consularis
Summovet littor miferos tumultus
Mentis , ne curas laquesta circum

Tect. volantes. Horat.
Lafontaine dit , en parlant du veuvage :
On fait un peu de bruit , & puis on se console ;
mais il ajoute
Sur les ailes du temps la tristesse s'envole.
Le

temps ramene les plaisirs. & je n'ai pas besoin de faire sentir quel agrément l'idée reçoit de l'image. Le choc de deux masses d'air qui se repoussent dans l'atmosphere eft fenfible par ses effets ; mais cet objet vague & confus n'affe&e pas l'imagination comme la lutte des aquilons & du vent du Midi. preci.

pitem Africum decertantem aquilonibus. . Ici l'image est frappante au premier coup d'æil : l'esprit la saisit & l'embrasse. Quelle colle&ion d'idées réunies & rendues sensibles dans ce demi vers de Lucain , qui peint la douleur errante & muette !

Erravit fine voce dolor ;

& dans cette image de Rome accablée sous la grandeur,

Nec se Roma ferens ; & dans ce tableau de Séneque , non miror fi quando impetum capit (Deus) Spectandi magnos viros colludantes cum aliqua calamitate ! « Dieu » se plaît à éprouver les grands hommes par » des calamités » : cette idée seroit belle encore exprimée tout simplement; mais quelle force re lui donne pas l'image dont elle est revêtue ! Les grands hommes & les calamités sont aux prifes , & le spectateur du combat c'eft Dieu.

En employant les images à rendre les objets plus sensibles, s'est

apperçu qu'elles les rendoient aussi quelquefois plus beaux ; dès-lors on s'en eft fervi comme de fard & de

parure.

Ainsi l'on a dit l'or des cheveux , le crystal des eaux , &c. mais le luxe n'a point de bornes , & la licence conduit à l'excès,

on

leur ingé

Quand l'image donne à l'objet le caractere de beauté qu'il doit avoir , qu'elle le pare sans le cacher , avec goût & avec décence , elle convient à tous les styles & s'accorde avec tous les tons. Mais pour peu que le langage figure s'éloigne de ses regles ; il refroidit le pathétique , il énerve l'éloquence , il ôte au sentiment fa fimplicité touchante ,

aux graces nuité. Les images sont des fleurs , qui , pour être semées avec goût, demandent une main délicate & légere.

La Poésie elle - même perd souvent à préférer le coloris de l'image au coloris de l'objet. La ceinture de Vénus , cette alégorie si ingénieuse , est encore bien inférieure à la peinture naïve & simple de la beauté dont elle est le symbole. Vénus ayant à coinmuniquer des charmes à Junon ne pouvoit lui donner qu'un voile, & rien au monde n'est mieux peint ; mais des traits répandus sur ce voile, se fait - on l'image de la beauté, comme si le même pinceau l'eût exprimée au naturel & sans aucune allégorie ?

Que pour rendre sensible cette décence noble & modeste , qui est un assemblage de traits répandus dans le langage, dans le maintien , dans la démarche d'une jeune & belle personne, Ovide nous dise que cette Grace la suit en se cachant,

subsequiturque decor ; que pour peindre une troupe vive & légere de jeunes étourdis qui s'empressent autour d'une coquette , M. de Voltaire emprunte l'image des ris , des jeux & des amours, & qu'il ajoute :

Hélas , je les ai vu jadis

Entrer chez toi par la fenêtre. l'imagination n'a aucune peine à se former tous ces tableaux , elle suit le pinceau du Poête. Mais qu'on nous raconte , comme dans un Sonnet Italien , que les amours étant venus en foule se placer dans les yeux , sur le nez , sur la bouche , sur le menton

dans les cheveux d'une jolie femme , l'un de ces petits dieux qui ne trouva plus à se nicher , se laissa tomber sur le sein, & delà regardant ses camarades, leur cria : « Mes » amis , qui de nous est le mieux logé ? » Il y a dans cette idée beaucoup de gaieté, de galanterie & de finesse ; cependant qu'on examine l'image. Se peint-on une jolie figure au milieu de tous ces enfans que l'on voit perchés ça & là ? n'eít-ce pas un tableau grotesque plutôt qu'une image riante ? En général toutes les fois que

la nature est belle & touchante en elle-même c'est dommage de la voiler.

Mais ce n'est pas assez que l'idée ait besoin d'être embellie , il faut qu'elle mérite de l'être.

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