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Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits
D'une si terrible manière,

Qu'un vil et rampant animal

A la fille de l'air ose se dire égal!

Je hante les palais, je m'assieds à ta table;
Si l'on t'immole un boeuf, j'en goûte devant toi.
Pendant que celle-ci, chétive et misérable,

Vit trois jours d'un fêtu qu'elle a traîné chez soi.
Mais, ma mignonne, dites-moi,

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi,
D'un empereur ou d'une belle ?

Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux;
Je me joue entre des cheveux:

Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle:
Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,

C'est un ajustement des mouches emprunté.
Puis allez-moi rompre la tête

De vos greniers !

Avez-vous dit?

Lui répliqua la ménagère.

Vous hantez les palais; mais on vous y maudit.

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Et quant à goûter la première

De ce qu'on sert devant les dieux,

Croyez-vous qu'il en vaille mieux !

Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la tête des rois et sur celle des ânes
Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas;
Et je sais que d'un prompt trépas
Cette importunité bien souvent est punie.
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie:
J'en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.

Je veux qu'il ait nom mouche; est-ce un sujet pourquoi

Vous fassiez sonner vos mérites?

Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites?
Cessez donc de tenir un langage si vain

N'ayez plus ces hautes pensées.

Les mouches de cour sont chassées;

Les mouchards sont pendus: et vous mourrez de faim,

De froid, de langueur, de misère,

Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
Alors je jouirai du fruit de mes travaux :
Je n'irai par monts ni par vaux
M'exposer au vent, à la pluie;
Je vivrai sans mélancolie :

Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.
Je vous enseignerai par là

Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire.
Adieu; je perds le temps; laissez-moi travailler :
Ni mon grenier, ni mon armoire,
Ne se remplit à babiller.

IV

Le Jardinier et son Seigneur

Un amateur du jardinage,

Demi-bourgeois, demi-manant,

Possédait en certain village

Un jardin assez propre, et le clos attenant.
Il avait de plant vif fermé cette étendue

Là croissaient à plaisir l'oseille et la laitue,

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet.
Cette félicité par un lièvre troublée

Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
Ce maudit animal vient prendre sa goulée

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Soir et matin, dit-il, et des piéges se rit;
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
Il est sorcier, je crois. Sorcier je l'en défie,
Repartit le seigneur; fût-il diable, Miraut,
En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie,
Et quand ? Eh dès demain, sans tarder plus long-
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.

[temps.

Ça, déjeunons, dit-il vos poulets sont-ils tendres?
La fille du logis, qu'on vous voie, approchez:
Quand la marîrons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
Bon homme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez,
Qu'il faut fouiller à l'escarcelle.

Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
Auprès de lui la fait asseoir,

Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir;
Toutes sottises dont la belle

Se défend avec grand respect :

Tant qu'au père à la fin cela devient suspect.

Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.

De quand sont vos jambons? ils ont fort bonne mine,

- Monsieur, ils sont à vous.

Vraiment, dit le seigneur,

Je les reçois, et de bon cœur.

Il déjeune très-bien; aussi fait sa famille,

Chiens, chevaux et valets, tous gens bien endentés:

Il commande chez l'hôte, y prend des libertés,
Boit son vin, caresse sa fille.

L'embarras des chasseurs succède au déjeuné,
Chacun s'anime et se prépare ;

Les trompes et les cors font un tel tintamarre,
Que le bon homme est étonné.

Le pis fut que l'on mit en piteux équipage
Le pauvre potager adieu planches, carreaux,
Adieu chicorée et poireaux,

Adieu de quoi mettre au potage.

Le lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le quête, on le lance; il s'enfuit par un trou,
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que l'on fit à la pauvre haie

Par ordre du seigneur; car il eût été mal

Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bon homme disait :

Ce sont là jeux de prines.

Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps,
Que n'en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province.

Petits princes, videz vos débats entre vous:
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.

FABLES DE LA FONTAINE, T. I.

V

L'Ane et le petit Chien

Ne forçons point notre talent;
Nous ne ferions rien avec grâce:
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse,
Ne saurait passer pour galant.
Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie,
Ont le don d'agréer infus avec la vie.

C'est un point qu'il leur faut laisser,
Et ne pas ressembler à l'âne de la fable,
Qui, pour se rendre plus aimable
Et plus cher à son maître, alla le caresser.
Comment disait-il en son âme,

Ce chien, parce qu'il est mignon,
Vivra de pair à compagnon
Avec monsieur, avec madame;
Et j'aurai des coups de bâtont
Que fait-il? il donne la patte,
Puis aussitôt il est baisé ;

S'il faut en faire autant afin que l'on me flatte,

Cela n'est pas bien malaise.

Dans cette admirable pensée,

Voyant son maître en joie, il s'en vient lourdement,
Lève une corne tout usée,

La lui porte au menton fort amoureusement,
Non sans accompagner, pour plus grand ornement,
De son chant gracieux cette action hardie,

Oh oh I quelle caresse et quelle mélodie I

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