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dompté l'orgueil des guerriers, et ce fut là sans doute un des plus beaux miracles de la religion au moyen âge. Tous ceux qui visitaient alors la Terre-Sainte ne pouvaient se lasser d'admirer , dans les chevaliers du Temple, de Saint-Jean, de Saint-Lazare , leur résignation à souffrir toutes les peines de la vie, leur soumission à toutes les rigueurs de la discipline, et leur docilité à la moindre volonté de leur chef. Pendant le séjour de saint Louis en Palestine, les Hospilaliers ayant eu une querelle avec quelques Croisés qui chassaient sur le mont Carmel, ceuxci portèrent leur plainte au grand-maître. Le chef de l'hôpital manda devant lui les frères qui avaient fait outrage aux Croisés ; et, pour

les punir, les condamna à manger à terre sur leurs manteaux. Advint, dit le sire de Joinville, que je me trouvai présent avec les chevaliers qui s'étaient plaints et requismes du maistre qu'il fist lever les frères de dessus leurs manteaux , ce qu'il cuida refuser. Ainsi la rigueur des cloîtres et l'humilité austère des cénobites n'avaient rien de repoussant pour des guerriers : tels étaient les héros qu'avaient formés la religion et l'esprit des croisades. Je sais qu'on peut tourner en ridicule cette soumission et cette humilité dans des hommes accoutumés à manier

les armes; mais une philosophie éelairée se plaît à y reconnaître l'heureusc influence des idées religieuses sur

les

mæurs d'une société livrée à des passions barbares. Dans un siècle où la colère et l'orgueil auraient pu porter des guerriers à tous les excès, quel plus doux spectacle pour l'humanité que celui de la valeur qui s'humiliait, et de la force qui s'oubliait elle-même!

« Nous savons qu'on abusa quelquefois de l'esprit de la chevalerie, et que ses belles maximes ne dirigèrent pas la conduite de tous les chevaliers. Nous avons raconté dans l'Histoire des Croisades les longues discordes que suscita la jalousic entre les deux ordres de Saint-Jean et du Temple ; nous avons parlé des vices qu'on reprochait aux Templiers vers la fin des guerres saintes; nous pourrions parler encore des travers de la chevalerie errante : mais notre tâche est ici de faire l'histoire des institutions, et non point celle des passions humaines. Quoi qu'on puisse penser de la corruption des bonimes, il sera toujours vrai de dire que la chevalerie alliée à l'esprit de courtoisie et à l'esprit du christianisme, a réveillé dans le cæur humain des vertus et des sentiments iguorés des Anciens.Ce qui prouverait que dans le moyen âge tout n'était pas barbare, c'est que l'institution de la chevalerie obtint, dès

sa naissance, l'estime et l'admiration de toute la chrétienté. Il n'était point de gentilhomme qui ne voulût être chevalier : les princes et les rois s'honoraient d'appartenir à la chevalerie. C'est là que les guerriers venaient prendre des leçons de politesse, de bravoure et d'humanité : admirable école, où la victoire déposait son orgueil, la grandeur ses superbes dédains, où ceux qui avaient la richesse et le pouvoir venaient apprendre à en user avec modération et générosité!

« Comme l'éducation des peuples se formait sur l'exemple des premières classes de la société, les généreux sentiments de la chevalerie se répandirent peu à peu dans tous les rangs, et se mêlèrent au caractère des nations européennes ; peu

à
peu

il s'élevait contre ceux qui manquaient à leurs devoirs de chevaliers une opinion générale plus sévère que les lois elles-inêmes, qui était conuine le code de l'honneur, comme le cri de la conscience publique. Que ne devait-on pas espérer d'un état de société où tous les discours qu'on tenait dans les camps, dans les tournois , dans toutes les assemblées de guerriers, se réduisaient à ces paroles : Malheur à qui oublie les promesses qu'il a faites à la religion, à la patrie, à l'amour vertueux ! Malheur à qui trahit son Dieu, son roi ou sa dame!

Lorsque l'institution de la chevalerie tomba par l'abus qu'on en fit, et surtout par une suite de changements survenus dans le système militaire de l'Europe, il resta encore aux sociétés européennes quelques sentiments qu'elle avait inspirés, de même qu'il reste à ceux qui ont oublié la religion, dans laquelle ils sont nés, quelque chose de ses préceptes, et surtout des profondes impressions qu'ils en reçurent dans leur enfance. Au temps de la chevalerie, le prix des bonnes actions était la gloire et l'honneur. Cette monnaie, qui est si utile aux peuples, et qui ne leur coûte rien, n'a pas laissé d'avoir quelque cours dans les siècles suivants : tel est l'effet d'un glorieux souvenir, que les marques et les distinctions de la chevalerie servent encore de nos jours à récompenser le mérite et la bra

Vourc.

« Pour faire mieux sentir tout le bien que devaient apporter avec elles les guerres saintes, nous avons examiné ailleurs ce qui serait arrivé si elles avaient eu tout le succès qu'elles pouvaienl avoir; qu'on fasse maintenant une autre hypothèse , ct que notre pensée s'arrête un moment sur l'état où se serait trouvée l'Europe sans les expéditions que l'Occident renouvela

tant de fois contre les nations de l'Asie et de l'Afrique. Dans le onzième siècle, plusieurs contrées européennes étaient envahies; les autres étaient iner:acées par les Sarrasins. Quels moyens de défense avait alors la république chrétienne, où les États étaient livrés à la licence, troublés par la discorde, plongés dans la barbarie? Si la chrétienté, comme le remarque M. de Bonald, ne fût sortic alors par toutes ses portes, et à plusienrs reprises, pour attaquer un ennemi formidable, ne doit-on pas croire que cet ennemi cût profité de l'inaction des peuples chrétiens, qu'il les eût surpris au nilieu de leurs divisions, et les eût subjugués les uns après les autres ? Qui de nous ne frémit d'horreur en pensant que la France, l'Allemagne, l'Avgleterre et l'Italie pouvaient éprouver le sort de la Grèce et de la Palestine? (Hist. des Croisades. Paris, 1822, tome V,

pages 239-51-328.)

FIN DU TOME CINQUIÈME.

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