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sein secret du commandant, et il avait agi de si bonne foi qu'il était demeuré au milieu des Sauvages. Quand il apprit ce qui était arrivé, il se crut perdu. Les Anciens le firent appeler; il les trouva assemblés au Conseil, le visage sévère et l'air menaçant. Un d'entre eux lui raconta avec indignation la trahison du gouverneur; puis il ajouta :

« On ne saurait disconvenir que toutes sortes de raisons ne nous autorisent à te traiter en ennemi; mais nous ne pouvons

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résoudre. Nous te connaissons trop pour n'être pas persuadés que ton cæur n'a point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te croyons innocent, et que tu détestes, sans doute, autant que nous.... Il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici : tout le monde ne t'y rendrait peut-être pas la même justice; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré

nous

nos chefs à un dur et rude esclavage, et elle n'écoutera plus que sa fureur, à laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire '. »

Après ce discours, on contraignit le missionnaire de partir, et on lui donna des guides qui le conduisirent par des routes détournées au-delà de la frontière. Louis XIV fit relâcher les Indiens aussitôt qu'il eut appris la manière dont on les avait arrêtés. Le chef qui avait harangué le Père Lamberville se convertit peu de temps après, et se retira à Québec. Sa conduite, en cette occasion, fut le premier fruit des vertus du christianisme, qui commiençait à germer dans son caur. Mais aussi quels hommes que

les Brébæuf, les Lallemant, les Jogues, qui réchauffèrent de leur sang les sillons glacés de la Nouvelle-France ! J'ai rencontré moimême un de ces apôtres, au milieu des solitudes américaines. Un matin que je che

1. Charlevoix, Hist. de la Nouv. France, in-4°, tom. I, liv. XI, p. 511.

minais lentement dans les forêts , j'aperçus, venant à moi, un grand vieillard à barbe blanche, vêtu d'une longue robe, lisant attentivement dans un livre, et marchant appuyé sur un bâton; il était tout illuminé par un rayon de l'aurore, qui tombait sur lui à travers le feuillage des arbres : on eût cru voir Thermosiris, sortant du bois sacré des Muses, dans les déserts de la HauteÉgypte. C'était un missionnaire de la Louisiane; il revenait de la Nouvelle-Orléans, et retournait aux Illinois où il dirigeait un petit troupeau de Français et de Sauvages chrétiens. Il m'accompagna pendant plusieurs jours : quelque diligent que je fusse au matin, je trouvais toujours le vieux voyageur levé avant moi, et disant son bréviaire, en se promenant dans la forêt. Ce saint homme avait beaucoup souffert; il racontait bien les peines de sa vie; il en parlait sans aigreur, et surtout sans plaisir, mais avec sérénité : je n'ai point vu un sourire plus paisible que le sien. Il citait agréablement et souvent des vers de Vir

gile et même d'Homère, qu'il appliquait aux belles scènes qui se succédaient sous nos yeux, ou aux pevsées qui nous occupaient. Il me parut avoir des connaissances en tous genres, qu'il laissait à peine apercevoir sous sa simplicité évangélique; comme ses prédécessenrs les Apôtres, sachant tout, il avait l'air de tout ignorer. Nous eûmes un jour une conversation sur la révolution française, et nous trouvâmes quelque charme à causer des troubles des hommes dans les lieux les plus tranquilles. Nous étions assis dans une vallée, au bord d'un fleuve dont nous ne savions

pas

le nom, et qui, depuis nombre de siècles, rafraîchissait de ses eaux cette rive inconnue. J'en fis faire la remarque au vieillard qui s'attendrit; les larmes lui vinrent aux yeux, à cette image d'une vie ignorée sacrifiée dans les déserts à d'obscurs bienfaits.

Le Père Charlevoix nous décrit ainsi un des missionnaires du Canada :

« Le Père Daniel était trop près de Québec pour n'y pas faire un tour avant de

reprendre le chemin de sa mission.

Il arriva au port dans un canot, l'aviron à la main, accompagné de trois ou quatre Sauvages, les pieds nus, épuise de forces, une chemise pourrie, et une soutane toute déchirée sur son corps décharné; mais avec un visage content et charmé de la vie qu'il menait, et inspirant par son air et par ses discours l'envie d'aller partager avec lui des croix auxquelles le Seigneur attachait tant d'onction '.

Voilà de ces joies et de ces larmes, telles que Jésus-Christ les a véritablement promises à ses élus.

Écoutons encore l'historien de la Nouvelle-France :

« Rien n'était plus apostolique que la vie qu'ils menaient (les missionnaires chez les Hurons ). Tous leurs moments étaient comptés par quelque action héroïque, par

1. Charlevoix, Hist, de la Nouv. France, in-4°, tom. I, liv. 1, p. 200.

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