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nant la foule aux premières nécessités de la vie, avaient su distinguer dans le troupeau les enfants que la nature avait marqués pour de plus hautes destinées. Ils avaient, ainsi que le conseille Platon, mis à part ceux qui annonçaient du génie, afin de les initier dans les sciences et les lettres. Ces enfants choisis s'appelaient la Congrégation : ils étaient élevés dans une espèce de séminaire, et soumis à la rigidité du silence, de la retraite et des études des disciples de Pythagore. Il régnait entre eux une si grande émulation, que la seule menace d'être renvoyé aux écoles communes jetait un élève dans le désespoir. C'était de cette troupe excellente

que

devaient sortir un jour les prêtres, les magistrats et les héros de la patrie.

Les bourgades des Réductions occupaient un assez grand terrain, généralement au bord d'un fleuve et sur un beau site. Les maisons étaient uniformes, à un seul étage, et bâties en pierres; les rues étaient larges et tirées au cordeau. Au

centre de la bourgade se trouvait la place publique, formée par l'église, la maison des Pères, l'arsenal, le grenier commun, la maison de refuge, et l'hospice pour les étrangers. Les églises étaient fort belles et fort ornées; des tableaux, séparés par des festons de verdure naturelle, couvraient les murs. Les jours de fête on répandait des eaux de senteur dans la nef, et le sanctuaire était jonché de fleurs de lianes effeuillées.

Le cimetière, placé derrière le temple, formait un carré long, environné de murs à hauteur d'appui; une allée de palmiers et de cyprès régnait tout autour, et il était coupé dans sa longueur par d'autres allées de citronniers et d'orangers : celle du milieu conduisait à une chapelle, où l'on célébrait tous les lundis une messe les morts.

Des avenues des plus beaux et des plus grands arbres partaient de l'extrémité des rues du hameau, et allaient aboutir à d'autres chapelles bâties dans la campagne, et

pour

que l'on voyait en perspective : ces monuments religieux servaient de termes aux processions les jours de grandes solennités.

Le dimanche, après la messe, on faisait les fiançailles et les mariages; et le soir on baptisait les catéchumènes et les enfants.

Ces baptêmes se faisaient, comme dans la primitive Église, par les trois immersions, les chants et le vêtement de lin.

Les principales fêtes de la religion s’annonçaient par une pompe extraordinaire. La veille on allumait des feux de joie, les rues étaient illuminées, et les enfants dansaient sur la place publique. Le lendemain, à la pointe du jour, la milice

paraissait en armes. Le cacique de guerre qui la précédait était monté sur un cheval superbe, et marchait sous un dais, que deux cavaliers portaient à ses côtés. A midi, après l'office divin, on faisait un festin aux étrangers, s'il s'en trouvait quelquesuns dans la république, et l'on avait permission de boire un peu de vin. Le soir, il y avait des courses de bagues, où les

deux Pères assistaient pour distribuer les prix aux vainqueurs; à l'entrée de la nuit, ils donnaient le signal de la retraite, et les familles, heureuses et paisibles, allaient goûter les douceurs du sommeil.

Au centre de ces forêts sauvages, au milieu de ce petit peuple antique, la fête du Saint-Sacrement présentait surtout un spectacle extraordinaire. Les Jésuites

у avaient introduit les danses, à la manière des Grecs, parce qu'il n'y avait rien à craindre

four

les mours chez des Chrétiens d'une si grande innocence. Nous ne changerons rien à la description que le Père Charlevoix en a faite.

« J'ai dit qu'on ne voyait rien de précieux à cette fête; toutes les beautés de la simple nature sont ménagées avec une variété qui la représente dans son lustre: elle y est même, si j'ose ainsi parler, toute vivante; car sur les fleurs et les branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes les

couleurs, qui sont attachés par les pattes à des fils si longs, qu'ils paraissent avoir toute leur liberté, et être venus d'euxmêmes pour mêler leur gazouillement au chant des musiciens et de tout le peuple, et bénir, à leur manière, celui dont la providence ne leur manque jamais.

D'espace en espace on voit des tigres et des lions hien enchaînés, afin qu'ils ne troublent point la fête, et de très-beaux poissons qui se jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot, toutes les espèces de créatures vivantes y assistent, comme par députation, pour y rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste sacrement.

« On fait entrer aussi dans cette décoration toutes les choses dont on se régale dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes pour les offrir au Seigneur, et le grain qu'on doit semer, afin qu'il donne sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le

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