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que je viens de courir. Je sors du bagne, où j'ai donné les derniers sacrements à quatre-vingt-six personnes.... Durant le jour, je n'étais, ce me semble, étonné de rien; il n'y avait que la nuit, pendant le peu de sommeil qu'on me laissait prendre, que je me sentais l'esprit tout rempli d'idées effrayantes. Le plus grand péril que j'aie couru, et que je courrai peut-être de ma vie, a été à fond de cale d'une sultane de quatre-vingt-deux canons. Les esclaves, de concert avec les gardiens, m'y avaient fait entrer sur le soir pour les confesser toute la nuit, et leur dire la messe de grand matin. Nous fûmes enfermés à doubles cadenas, comme c'est la coutume. De cinquantedeux esclaves que je confessai, douze étaient malades, et trois moururent avant que je fusse sorti. Jugez quel air je pouvais respirer dans ce lieu renfermé, et sans la moindre ouverture! Dieu qui, par sa bonté, m'a sauvé de ce pas-là, me sauvera de bien d'autres. »

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Un homme qui s'enferme volontairement dans un bagne en temps de peste; qui avoue ingénuement ses terreurs, et qui pourtant les surmonte par charité; qui s'introduit ensuite à prix d'argent, comme pour goûter des plaisirs illicites, à fond de cale d'un vaisseau de

guerre,

afin d'assister des esclaves pestiférés; avouons-le, un tel homme ne suit pas une impulsion naturelle: il y a quelque chose ici de plus que l'humanité; les missionnaires en conviennent, et ils ne prennent pas sur eux le mérite de ces @uvres sublimes : « C'est Dieu qui nous donne cette force, » répètent-ils souvent, « nous n'y avons aucune part. »

Un jeune missionnaire, non, encore aguerri contre les dangers, comme ces vieux chefs tout chargés de fatigues et de palmes évangéliques, est étonné d'avoir échappé au premier péril; il craint qu'il n'y ait de sa faute : il en paraît humilié. Après avoir fait à son supérieur le récit d'une peste, où souvent il avait été obligé de coller son oreille sur la bouche des malades pour en

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tendre leurs paroles mourantes, il ajoute : « Je n'ai pas mérité, mon révérend Père, que Dieu ait bien voulu recevoir le sacrifice de ma vie, que je lui avais offert. Je vous demande donc vos prières pour obtenir de Dieu qu'il oublie mes péchés et me fasse la grace de mourir pour lui. »

C'est ainsi que le Père Bouchet écrit des Indes : « Notre mission est plus florissante que jamais; nous avons eu quatre grandes persécutions cette année. »

C'est ce même Père Bouchet qui a envoyé en Europe les tables des Brames, dont M. Bailly s'est servi dans son Histoire de l'Astronomie. La société anglaise de Calcutta n’a jusqu'à présent fait paraître aucun monument des sciences indiennes, que nos missionnaires n'eussent découvert ou indiqué; et cependant les savants anglais, souverains de plusieurs grands royaumes, favorisés par tous les secours de l'art et de la puissance, devraient avoir bien d'autres moyens de succès qu’un pauvre Jésuite, seul, errant, et persécuté. « Pour peu que

nous parussions librement en public, » écrit le Père Royer, « il serait aisé de nous reconnaître à l'air et à la couleur du visage. Ainsi, pour ne point susciter de persécution plus grande à la religion, il faut se résoudre à demeurer caché le plus qu'on peut. Je passe les jours entiers, ou enfermé dans un bateau, d'où je ne sors que la nuit, pour visiter les villages qui sont proche des rivières, ou retiré dans quelque maison éloignée '. »

Le bateau de ce Religieux était tout son observatoire; mais on est bien riche et bien habile quand on a la charité.

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CHAPITRE III.

MISSIONS DE LA CHINE.

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Deux Religieux de l'ordre de saint François, l'un Polonais, et l'autre Français de nation, furent les premiers Européens qui pénétrèrent à la Chine, vers le milieu du douzième siècle. Marc Paolo, Vénitien, et Nicolas et Matthieu Paolo, de la même famille, y firent ensuite deux voyages. Les Portugais ayant découvert la route des Indes, s'établirent à Macao, et le Père Ricci, de la compagnie de Jésus, résolut de s'ouvrir cet empire du Cathai, dont on racontait tant de merveilles. Il s'appliqua d'abord à l'étude de la langue chinoise, l'une des plus difficiles du monde. Son ardeur surmonta tous les obstacles; et, après bien des dangers et plusieurs refus, il obtint des

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