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subjuguer par les armes ? » Que volontiers nous répétons ce sacré cantique d'un Père de l'Église gallicane! C'est le cantique de la paix, où dans la grandeur de Rome l'unité de toute l'Église est célébrée.

...Jésus-Christ poursuit son dessein, et après avoir dit à Pierre, éternel prédicateur de la foi : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bdiirai mon Église, il ajoute : Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux. Toi qui as la prérogative de la prédication de la foi, tu auras aussi les clefs qui désignent l'autorité du gouvernement. Ce

que

tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et ce que tu dėlieras sur la terre sera délié dans le ciel. Tout est soumis à ces clefs : tout, mes frères, rois et peuples, pasteurs et troupeaux. Nous le publions avec joie ; car nous aimons l'unité, et nous tenons à gloire notre obéissance. C'est à Pierre qu'il est ordenné premièrement d'aimer plus que tous les autres apôtres, et ensuite de paitre et gouverner tout, et les agneaux et les brebis, et les petits et les mères, et les pasteurs même : pasteurs à l'égard des peuples, et brebis à l'égard de Pierre, ils honorent en lui Jésus-Christ...

(Nole du premier Éditeur.)

Note 5, page 97.

Il va presque jusqu'à nier les persécutions sous Néron. Il avance qu'aucun des Césars n’inquiéta les chrétiens jusqu'à Domitien. « Il était aussi injuste, dit-il, d'imputer cet accident (l'incendie de Rome) au christianisme qu'à l'empereur (Néron); ni lui, ni les chrétiens, ni les juifs, n'avaient aucun intérêt à brûler Rome ; mais il fallait apaiser le peuple qui se soulevait contre les étrangers également hais des Romains et des Juifs. On abandonna vuelques infortunés à la vengeance publique. (Quelle vengeance, s'ils n'étaient pas coupables!) Il semble qu'on n'aurait pas dû compter parmi les persécutions faites à leur foi, cette violence passagère. Elle n'avait rien de commun avec leur religion qu'on ne connaissait pas (nous allons entendre l'acite), et que les Romains confondaient avec le judaïsme, protégé par les lois autant que méprisé '. » Voilà peut-être un des passages historiques les plus étranges qui soient jamais échappés à la plume d'un auteur.

Voltaire n'avait-il jamais lu ni Suétone, ni

1. Essai sur les Maurs, chap. i11.

Tacite ? Il nie l'existence ou l'authenticité des inscriptions trouvées en Espagne, où Néron est remercié d'avoir aboli dans la province une sicperstition nouvelle. Quant à l'existence de ces inscriptions, on en voit une à Oxford: Neroni Claud. Cais. Aug. Max. ob Provinc, latronib. et His qui novam generi hum. Superstition. incuicab. purgat. Et pour ce qui regarde l'inscription elle-même, on ne voit pas pourquoi Voltaire doute que cette nouvelle superstition soit la religion chrétienne. Ce sont les propres paroles de Suétone : Afflicti suppliciis christiçni, genus hominum superstitionis novæ ac maleficæ '.

Le passage de Tacite va nous apprendre maintenant quelle fut cette violence passagère exercée très-sciemment, non sur les juifs, mais sur les chrétiens.

« Pour détruire les bruits, Néron chercha des coupables, et fit souffrir les plus cruelles tortures à des malheureux abhorrés pour

leurs infamies, qu'on appelait vulgairement chrétiens. Le Christ , qui leur donna son noin,

avait été condamné au supplice, sous Tibère, par le procurateur Ponce-Pilate, ce qui réprima pour un

1. Suet. in Nerone.

moment cette exécrable superstition. Mais bientôt le torrent se déborda de nouveau, non-seulement dans la Judée, où il avait pris sa source, mais jusque dans Rome même, où viennent enfin se rendre et se grossir tous les égouts de l'univers. On commença par se saisir de ceux qui s'avouerent chrétiens; et ensuite, sur leurs dépositions, d'une multitude immense qui fut moins convaincue d'avoir incendié Rome que de bair le genre humain ; et à leur supplice on ajoutait la dérision : on les enveloppait de peaux de bêtes, pour les faire dévorer par les chiens ; on les attachait en croix, ou l'on enduisait leurs corps de résine, et l'on s'en servait la nuit pour s'éclairer. Néron avait cédé ses propres jardins pour ce spectacle, et dans le même temps il donnait des jeux au cirque, se mêlant parmi le peuple en habit de cocher , ou conduisant les chars. Aussi, quoique coupables et dignes des derniers supplices, on se sentait ému de compassion pour ces victimes, qui semblaient immolées moins au bien public qu'aux passe-temps d'un barbare

Les mouvements de compassion dont Tacite

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1. Tacite, Ann., lib. xv, 44; trad: de M. Dureau-Delamalle, 2e édit., tome III, page 291.

semble saisi à la fin de ce tableau , contrastent bien tristement avec un auteur chrétien , qui cherche à affaiblir la pitié pour les victimes. On voit que Tacite désigne nettement les chrétiens; il ne les confond point avec les juifs, puisqu'il raconte leur origine, et que d'ailleurs, en parlant du siège de Jérusalem, il fait, dans un endroit, l'histoire des Hébreux et de la religion de Moïse. On devine pourtant ce qui a fait avancer à Voltaire que les Romains croyaient persécuter des juifs en persécutant les fidèles. C'est sans doute cette phrase , Moins convaincus d'avoir incendié Rome que de haïr le genre'humain , que l'auteur de l'Essai a interprétée des juifs, et non des chrétiens. Or, il ne s'est

pas aperçu qu'il faisait l'éloge de ces derniers, tout en les voulant priver de la pitié du lecteur. C'est une grande gloire pour les chrétiens, dit Bossuet, d'avoir eu pour premier persécuteur le persécuteur du genre humain. L'article de Voltaire nous fait faire un triste retour sur cet esprit de parti qui divise tous les hommes, et étouffe chez eux les sentiments naturels. Que le ciel nous préserve de ces horribles haines d'opinion, puisqu'elles rendent si injuste !

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