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de toutes ces règles monastiques , les plus rigides ont été les mieux observées : les Chartreux ont donné au monde l’unique exemple d'une congrégation qui a existé sept cents ans sans avoir besoin de réforme. Ce qui prouve que, plus le législateur combat les penchants naturels, plus il assure la durée de son ouvrage. Ceux au contraire qui prétendent élever des sociétés, en employant les passions comme matériaux de l'édifice, ressemblent à ces architectes qui bâtissent des palais avec cette sorte de pierre qui se fond à l'impression de l'air.

Les ordres religieux n'ont été, sous beaucoup de rapports, que des sectes philosophiques assez semblables à celles des Grecs. Les moines étaient appelés philosophes dans les premiers temps; ils en portaient la robe et en imitaient les moeurs. Quelques-uns même avaient choisi pour seule règle le manuel d'Épictète. Saint Basile établit le premier les veux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Cette loi est

profonde, et, si l'on y réfléchit, on verra que le génie de Lycurgue est renfermé dans ces trois préceptes.

Dans la règle de saint Benoît tout est prescrit, jusqu'aux plus petits détails de la vie : lit, nourriture, promenade, conversation, prière. On donnait aux faibles des travaux plus délicats, aux robustes de plus pénibles : en un mot, la plupart de ces lois religieuses décèlent une connaissance incroyable dans l'art de gouverner les hommes. Platon n'a fait que rêver des républiques, sans pouvoir rien exécuter : saint Augustin, saint Basile, saint Benoît, ont été de véritables législateurs, et les patriarches de plusieurs grands peuples.

On a beaucoup déclamé, dans ces derniers temps, contre la perpétuité des veux; mais il n'est peut-être pas impossible de trouver en sa faveur des raisons puisées dans la nature des choses, et dans les besoins même de notre ame. L'homme est surtout malheureux

par son inconstance et par l'usage de ce libre

arbitre, qui fait à la fois sa gloire et ses maux, et qui fera sa condamnation. Il flotte de sentiment en sentiment, de pensée en pensée; ses amours ont la mobilité de ses opinions, et ses opinions lui échappent comme ses amours. Cette inquiétude le plonge dans une misère dont il ne peut sortir que quand une force supérieure l'attache à un seul objet. On le voit alors porter avec joie sa chaîne; car l'homme infidèle hait pourtant l'infidélité. Ainsi, par exemple, l'artisan est plus heureux que le riche désoccupé, parce qu'il est soumis à un travail. impérieux, qui ferme autour de lui toutes les voies du désir ou de l'inconstance. La même soumission à la puissance fait le bien-être des enfants, et la loi qui défend le divorce a moins d'inconvénients pour la paix des familles, que la loi qui le permet.

Les anciens législateurs avaient reconnu cette nécessité d'imposer un joug à l'homme. Les républiques de Lycurgue et de Minos n'étaient en effet que des espèces de com

munautés, où l'onétait engagé, en naissant, par

des veux perpétuels. Le citoyen y était condamné à une existence uniforme et monotone. Il était assujetti à des règles fatigantes, qui s'étendaient jusque sur ses repas et ses loisirs; il ne pouvait disposer ni des heures de sa journée, ni des âges de sa vie: on lui demandait un sacrifice rigoureux de ses goûts; il fallait qu'il aimât, qu'il pensât, qu'il agit d'après la loi : en un mot, on lui, avait retiré sa volonté, pour le rendre heureux.

Le veu perpétuel, c'est-à-dira la soumission à une règle inviolable, loin de nous plonger dans l'infortune, est donc au contraire une disposition favorable au bonheur, surtout quand ce vou n'a d'autre but que

de nous défendre contre les illusions du monde, comme dans les ordres monastiques. Les passions ne se soulèvent guère dans notre sein avant notre quatrième lustre; à quarante ans, elles sont déjà éteintes ou détrompées : ainsi le serment indissoluble nous prive tout au plus de quelques

de mo

années de désirs, pour faire ensuite la paix de notre vie, pour nous arracher aux regrets ou au remords le reste de nos jours. Or, si vous mettez en balance les maux qui naissent des passions, avec le peu ments de joie qu'elles vous donnent, vous verrez que

le veu perpétuel est encore un plus grand bien, même dans les plus beaux instants de la jeunesse.

Supposons d'ailleurs qu'une Religieuse pût sortir de son cloître à volonté, nous demandons si cette femme serait heureuse? Quelques années de retraite auraient renouvelé pour elle la face de la société. Au spectacle du monde, si nous détournons un moment la tête, les décorations changent, les palais s'évanouissent; et, lorsque nous reportons les yeux sur la scène, nous n'apercevons plus que des déserts et des acteurs inconnus.

On verrait incessamment la folie du siècle entrer par caprice dans les couvents, et en sortir par caprice. Les cæurs agités ne seraient plus assez long-temps auprès des

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