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Le roi, la diète et la nation parurent animés d'un même esprit; les mesures les plus sages et les plus énergiques furent prises. Une autorité illimitée fut accordée au roi pour défendre la patrie.

Mais tous les efforts et tout le courage des Polonais no purent résister aux Russes. Lours géneraux, parmi lesquels se fit remarquer, dès cette époque, le célèbre Kosciusko, employèrent en vain toutes les ressources du talent et du courage ; ils virent leur patrie pla cée une seconde fois sous le joug étranger. Sans doute ce malheur était inévitable; mais il faut convenir qu'il fut håté par la låche défection du roi. Ce misérable prince, qui avait donné à la Pologne la constitution du 3 mai, qui avait été investi d'un pouvoir dictato. rial par la confianoe de la diète , qui, tout récemment , venait de faire un appel à toute la nation pour combattre l'étranger', eut la lâcheté ou la perfidie d'aecéder à la confédération de Targowitz, le 23 juillet 1792. Dès-lors les con. fédérés, marchant à la suite des Russes,

établirent partout heur autorité, et renversèrent l'édifice constitutionnel, de la conservation duquel dépendait le salut de la Pologne.

Un roi de Fratice a dit, que si la justice et la bonne foi étaient exilées de la terre, elles devraient tröttver un asile dans le cour des rois. Malheureusement ces nobles sentimens n'ont pas animé tous les monarques; et le roi de Prusse , l'impératrice de Russie, et le roi de Pologne lui-même, mont trèrent à l'époque dont nous parlons, qu'ils ne cherchaient même pas à cacher leurs injustices, leur lacheté et leur fourberie.

La Pologne, de nouveau envahie par les armées étrangères, fut d'abord livrée à la tyrannie de la généralité créée par les confédérés de Targowitz; mais lorsque ceux-ci furent parvenus à opprimer leurs concitoyens, ils commencèrent euxmêmes à sentir le joug qu'ils s'étaient imposés ; ils voulurent le

secouer : leurs inufiles efforts ne servirent qu'à exciter la colère de leurs maîtres, et à rendre plus odieuse la domination étrangère.

Le ministre russe ordonna à la généralité de convoquer une diète à Grodno; il força le faible Stanislas à s'y rendre ; il prescrivit les mesures convenables pour l'élection des nonces; et chargea les officiers russes de les désigner dans chaque palatinat.

Malgré toutes ces précautions, la diète ne fut pas dévouée aux volontés de l'impératrice, comme on l'avait espéré ; les confédérés eux-mêmes ne purent voir sans douleur l'état de leur malheureux pays. Ils sentirent qu'un second démembrement préparait l'anéantissement de la Pologne : plusieurs parlèrent avec un courage admirable; «on nous menace de la Sibérie, s'écrièrent-ils; eh bien, partons, et mourons plutôt que de survivre à notre honneur et à notre patrie! »

Les menaces du ministre russe ne purent ébranler ces hommes énergiques; mais elles effrayèrent la multitude, et la diète consentit à nommer une députation, chargée de traiter ayec les ministres russes et prussiens. La convention avec la Russie fut signée le 13 juillet 1793, et celle avec la Prusse, après de nouvelles difficultés de la part de la diète , et de nouvelles violences de la part des étrangers, fut arrêtée le 23 septembre de la même année.

Au moyen de ces actes de spoliation, vainement déguisés sous la forme et le nom de traités, la Prusse s'empara de la ville de Czenstokow, dans la petite Pologne, de la grande Po- pill logne presque en totalité, des villes de Thorn et de Dantzick. Chi Elle étendit ses frontières jusqu'à la rive gauche des rivières : de Pilica et de Skierniewka. La Russie, de son côté, se mit en possession de la moitié de la Lithuanie; elle eut les palatinats de Podolie, Polock, Minsk, une portion de celui de Wilna', et la moitié de ceux de Novogrodeck, Brzesc et Volhynie. « On ne manqua pas, ajoute un historien, de », mettre dans les deux traités que, les puissances coparta - 1 » geantes garantissaient à la république ce qui lui restait; et de

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» n'était pas difficile de prévoir que cette ironique garantie » n'était que l'annonce d'un troisième et dernier partage. » Cette observation est pleine de justesse , car on se rappelle qu'une clause semblable avait été insérée dans les traités de 1774, et l'on sait maintenant de quelle manière la respectèrent les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg.

Comme, à l'époque du premier partage, les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg osèrent prétendre que leurs violences'ét leurs spoliations étaient l'exercice de droits légitiñes, elles publièrent des manifestes , par lesquels elles cherchèrent à démontrer que les sentimens les plus généreux avaient dirigé leur conduite. Mais , personne alors ne 'fut séduit par leurs sophismes diplomatiques; et maintenant les hommes les plus modérés s'indignent en lisant ces actes, qui renferment'à la fois tant d'astuce, d'insolence, et de mépris pour les droits les plus sacrés.

Le prétexte qui paraissait, aux ministres russes et prussiens, le plus heureusement trouvé, c'était l'accusation dirigée contre les patriotes polonais , d'être imbus des principes que professaient alors les jacobins de France ; et contre la constitution de 1791, d'être le résultat de ces principes. Les rois devaient, disait-on, poursuivre partout les affreuses doctrines qui avaient causé tant de crimés et de malheurs chez les Français, et qui menaçaient d'un bouleversement prochain toutes les sociétés européennes. L'évidence des faits repoussait cette accusation. La nouvelle cons. titution de Pologne avait rendu la couronne héréditaire, et augmenté les prérogatives royales; elle avait détruit ce droit de liberum veto, essentiellement favorable à l'anarchie: elle était l'ouvrage du roi lui-même; elle avait enfin ramené le calme et rétabli l'ordre.

Certes, toute l'adresse de la diplomatie s'efforcerait vainement de prouver que c'était là le résultat de principes subversifs de l'état social; que c'était là l'oeuvre de démagogues furieux. Les écrivains les moins suspects pour le TOME IV.

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pouvoir se sont élevés fortement contre la comparaison, qu'on avait alors cherché à établir, et ils ont démontré, jusqu'à l'évidence, que cette accusation générale de jacobiņisme, portée contre toutes les nations; que ces craintes si vives de voir les dogmes d'anarchie et de sédition s'emparer de tous les esprits, et conduire tous les peuples à la révolte, n'étaient que des prétextes adroits', employés pour colorer les violences inouies, par lesquelles le principe de l'indépendance des nations, le droit sacré de la liberté naturelle , étaient effrontément violés.

De notre temps on voit se renouveler les mêmes accusations contre certaines doctrines politiques; la propagation de certaines idées semble exciter les mêmes craintes. On voit des nations envahies par des armées étrangères; les souverains s'assemblent pour défendre l'ordre social menacé, dit-on, par ce même esprit révolutionnaire, qui, en 1793, armait la Russie et la Prusse contre la Pologne : ce rapprochement nous parait digne de fixer l'attention. Au surplus nous le déclarons hautement, il n'est point de notre part un tribut payé à la haine par l'esprit de parti: ce n'est pas le désir de blesser, l'espérance de nuire qui nous animent: notre vou est de présenter aux hommes à qui la providence a confié les destinées des peuples, des exemples qui leur inspirent de salutaires réflexions et des résolutions généreuses. Nous voulons leur montrer, dans les

dans les pages de l'histoire, la honte et le mépris attachés à la ruse et à la violence; tandis que la gloire et la force sont le prix de la générosité et de la modération : qu'ils jugent eux - mêmes si, malgré la sinilitude des positions, des motifs allégués, des moyens employés et des résultats apparens, ils peuvent, forts de la pureté de leurs intentions, continuer à marcher dans la voie où ils sont entrés. Pour

nous, prenons la pénible tâche qui nous reste à remplir. La diète de Grodno n'avait pu résister aux ordres des cours copartageantes, lorsqu'elles avaient exigé le démembrement de

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plusieurs provinces; on doit bien s'attendre qu'elle n'oserait plus rien refuser ; et lorsqu'on lui demanda le rétablissement du conseil permanent et des institutions qu'avait détruites la constitution de 1791, elle obéit sans difficulté.

Cependant, et malgré les longs malheurs qui avaient opprimé la Pologne, toutes ses ressources n'étaient pas épuisées, tout courage n'était pas éteint, et l'amour sacré de la patrie vivait encore dans les âmes. Les ministres prussiens et russes le savaient, et ils se trouvaient placés dans cette alternative difficile, ou de laisser aux Polonais des armes, et, par conséquent, les moyens de briser le joug, ou de les leur ôter, et de les réduire par là au désespoir qui souvent donne de si grandes forces, inspire de si généreuses résolutions. Tont bien calculé, on pensa que le parti le plus sûr était de licencier les troupes polonaises, de s'emparer des arsenaux et des armes. Cette mesure fut le signal de la révolte; elle éclata sur plusieurs points à la fois. Cracovie , et plus tard Varsovie secouèrent le joug de l'étranger; Kosciusko dirigea l'insurrection avec le titre de généralissime. Ses talens et son courage lui procurèrent d'abord quelques succès : il espera que la cour de Vienne seconderait ses efforts et il osa croire un moment au salut de sa patrie; mais lorsque les troupes autrichiennes s'avancèrent comme alliées des Prussiens et des Russes, les mala heureux Polonais et leur général comprirent qu'il ne leur restait plus qu'à s'ensevelir sous les ruines de leur pátrie. L'histoire conservera la inémoire de leurs glorieuses défaites, comme elle transmettra à la postérité la honte de leurs vainqueurs.

Le 10 octobre 1794, Kosciusko fut vaincu près de Maceiowice, par le général russe Fersen: percé de coups , il tomba entre les mains des ennemis; et, peu de temps après, Suwarof, après avoir emporté d'assaut le faubourg de Praga, força Varsovie à capituler. Il y entra le g novembre. Dès ce jour il n'y eut plus de Pologne.

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