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monde » ; il veut que cette maladie qui l'éprouve soit pour lui comme une espèce de mort anticipée, qui le sépare du monde, trop longtemps objet de ses délices, des créatures auxquelles il a donné son cæur, formé pour Dieu seul. « Seigneur, prenez mes affections que le monde avait volées ; volez vous-même ce trésor, ou plutôt reprenez-le, puisque c'est à vous qu'il appartient. » Que sont les maux du corps ? La punition et la figure tout ensemble des maux de l'âme. Mais quoi! l'âme d'un Pascal est-elle donc si corrompue qu'il soit besoin de la frapper si rudement ? On est surpris d'abord, révollé ensuite, de voir cette prière tourner, ici en acte d'accusation implacable, là en confession d'une humilité vraiment excessive. Il reconnait, sans doute, que sa vie passée a été « exempte de grands crimes », mais c'est que Dieu en a écarté de lui les occasions : négligence continuelle, mauvais usage des sacrements, mépris de la parole divine, « inutilité totale » des actions et des pensées, « perte entière du temps » qui ne devait être consacré qu'à adorer Dieu, voilà tous les griefs que Pascal accumule contre lui-même; il s'accuse d'avoir estimé la santé un bien, et de s'en être servi pour mieux goûter « les funestes plaisirs » de la vie. En lui envoyant la maladie, Dieu a interrompu la joie « criminelle » dans laquelle il se reposait à l'ombre de la mort, et l'a marqué du sceau de sa grâce. Ce Dieu, qui aime les corps qui souffrent, et qui a tant souffert lui-même, aimera les souffrances de Pascal, y joindra ses consolations, afin qu'il souffre en chrétien; il en fera l'occasion de son salut et de sa conversion, le rendra digne ainsi d'être un de ses « saints », de participer à sa gloire ».

Faites donc, Seigneur, que tel que je sois je me conforme à votre volonté, et qu'étant malade comme je suis, je vous glorifie dans mes souffrances. Sans elles je ne puis arriver à la gloire; et vous-même, mon Sauveur, n'y avez voulu parvenir que par elles. C'est par les marques de vos souffrances que vous avez été reconnu de vos disciples ; et c'est par les souffrances que vous reconnaissez aussi ceux qui sont vos disciples. Reconnaissez-moi donc pour votre disciple dans les maux que j'endure et dans mon corps et dans mon esprit, pour les offenses que j'ai commises, et parce que rien n'est agréable à Dieu s'il ne lui est offert par vous; unissez ma volonté à la vôtre, et mes douleurs à celles que vous avez souffertes. Faites que les miennes deviennent les vôtres. Unissez-moi à vous; remplissez-moi de vous et de votre Esprit saint. Entrez dans mon coeur et dans mon âme, pour y porter mes souffrances, et pour continuer d'endurer en moi ce qui vous reste à souffrir de votre passion, afin qu'étant plein de vous, ce ne soit plus moi qui vive et qui souffre, mais que ce soit vous qui viviez et qui souffriez en moi, ô mon Sauveur! et qu'ainsi ayant quelque petite part à vos souffrances, vous me remplissiez entièrement de la gloire qu'elles vous ont acquise, dans laquelle vous vivez avec le Père et le Saint-Esprit, par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il,

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Toute cette prière est fortement et durement janseniste; on voudrait s'y associer de cœur, on ne le peut pas. Non seulement la doctrine de la prédestination s'y fait jour dans toute sa rigueur, mais tout ce qui fait la douceur de la vie et le charme de la société humaine y est âprement condamné, calomnié, rejeté. Et c'est un jeune homme de vingt-cinq ans, un savant austère, un travailleur infatigable, qui se frappe ainsi la poitrine, confessant que jusqu'alors il n'a pas su vivre !

On espère trouver un accent d'émotion plus doucement personnelle dans la lettre qu'il écrit à sa seur sur la mort de son père; mais est-ce bien une lettre ? N'est-ce pas plutôt une dissertation théologique sur la mort considérée au point de vue du chrétien janseniste? Peut-être Pascal n'a-t-il pas tort d'y voir un discours « bien consolatif à ceux qui ont assez de liberté d'esprit pour le concevoir au fort de la douleur ». Mais sont-ils vraiment affligés, ceux qui gardent cette liberté d'esprit ? On leur apprend qu'il n'est de consolation aux maux qu'en Dieu, et que dans les grandes douleurs Socrate et Sénèque n'ont rien de persuasif. Veut-on leur faire entendre parlà qu'il n'est pas de consolation humaine capable d'alléger les douleurs vraiment profondes ? Non, mais que les philosophes païens savaient mal consoler, car « ils ont tous pris la mort comme naturelle à l'homme », et c'est une grande erreur. La mort n'est qu'une peine du péché originel imposée à l'homme pour expier son crime. Il faut envisager la vie des chrétiens comme un sacrifice continuel qui ne peut être achevé que par la mort, comme une expiation nécessaire, qui dès lors, considérée en JésusChrist, d'horrible devient aimable, car elle n'est plus que le «couronnement de la beatitude de l'âme, et le commencement de la béatitude du corps ». En se faisant homme, Jésus-Christ s'est offert (oblation); pendant toute sa vie il a souffert, et enfin il est mort, pour sanctifier la mort et les souffrances (sanctification); et ce long sacrifice achevé par sa mort, Dieu l'a accepté (acceptation). Comme lui, dès le moment que nous entrons dans la vie chrétienne, nous sommes offerts et sanctifiés : ce sacrifice se continue, pour nous aussi, par la vie, el se couronne par la mort. « Ne nous affligeons donc point comme les païens qui n'ont point d'espérance. » Depuis longtemps celui qui vient de mourir était mort au monde; depuis longtemps

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sa vie était vouée à Dieu; en mourant, il a accompli la seule chose pour laquelle il était créé; son sacrifice, ainsi parfait, a été reçu de Dieu.

Ne considérons donc plus la mort comme des païens, mais comme les chrétiens, c'est-à-dire avec l'espérance, comme saint Paul l'ordonne, puisque c'est le privilège spécial des chrétiens. Ne considérons plus un corps comme une charogne infecte, car la nature trompeuse se le figure de la sorte; mais comme temple inviolable et éternel du Saint-Esprit, comme la foi l'apprend.

Ne considérons plus un homme comme ayant cessé de vivre, quoi que la nature suggère; mais comme commençant à vivre, comme la vérité l'assure. Ne considérons plus son âme comme périe et réduite au néant, mais comme vivifiée et unie au souverain Vivant : et corrigeons ainsi, par l'attention à ces vérités, les sentiments d'erreur qui sont si empreints en nous-mêmes, et ces mouvements d'horreur qui sont si naturels à l'homme.

Pascal part de là pour disserter longuement sur l'origine de ce coupable amour-propre qui nous inspire cette horreur injustifiée de la mort. On se perd ici dans une aride scolastique. Pascal argumente là où l'on voudrait qu'il laissât échapper un cri du cæur. Toutefois il daigne faire sa part — mais combien parcimonieusement mesurée ! à la sensibilité humaine.

Ce n'est pas que je souhaite que vous soyez sans ressentiment : le coup est trop sensible ; il serait même insupportable sans un secours surnaturel. Il n'est donc pas juste que nous soyons sans douleur comme des anges qui n'ont aucun sentiment de la nature; mais il n'est pas juste aussi que nous soyons sans consolation comme des païens qui n'ont aucun sentiment de la Grâce : mais il est juste que nous soyons affligés et consolés comme chrétiens, et que la consolation de la Grâce l'emporte par-dessus les sentiments de la nature... Car, puisqu'il est véritable que la mort du corps n'est que l'image de celle de l'âme, et que nous bâtissons sur ce principe, qu'en cette rencontre nous avons tous les sujets possibles de bien espérer de son salut, il est certain que si nous ne pouvons arrêter le cours du déplaisir, nous en devons tirer ce profit que, puisque la mort du corps est si terrible qu'elle nous cause de tels mouvements, celle de l'âme nous en devrait bien causer de plus inconsolables. Dieu nous a envoyé la première; Dieu a détourné la scconde. Considérons donc la grandeur de nos biens dans la grandeur de nos maux, et que l'excès de notre douleur soit la mesure de celle de notre joie.

Vers la fin, le cour, timidement encore, semble reprendre ses droits : « Consolons-nous en l'union de nos cmurs, dans laquelle il me semble qu'il vit encore... Car il me semble que l'amour que nous avions pour mon père ne doit pas être perdu, et que nous devons principalement hériter de l'affection qu'il nous portait, pour nous aimer encore plus cordialement, s'il est possible. » Mais ces paroles, où respire enfin l'affection d'un fils et d'un frère, suivent immédiatement un développe

ment théologique dont M. Havet a pu dire : « Il est triste de lire, au milieu des consolations d'un frère à sa seur, cette mention froide et dure des hérésiarques punis en l'autre vie des péchés auxquels ils ont engagé leurs sectateurs, et de voir que cette joie orgueilleuse d'un homme qui se croit, lui et les siens, du nombre des élus, n'est troublée en rien par la pensée de tant d'hommes, ses semblables, éternellement condamnés ».

III

L'autre aspect de l'esprit de Pascal jeune. Fragment d'un « Traité du vide ». — La foi dans la raison; Pascal et Descartes.

L'année même où Pascal écrivait cette lettre, il préparait un Traité du Vide, qu'il n'a pas achevé. L'occasion de ce traité était la fameuse expérience du Puy de Dôme (1648), exécutée par M. Périer d'après les instructions de son beau-frère, et dont Mme Périer parle ainsi : « Ce fut à l'âge de vingt-trois ans qu'ayant vu l'expérience de Torricelli, il inventa ensuite et exécuta les autres expériences qu'on nomme ses expériences : celle du vide, qui prouvait si clairement que tous les effets qu'on avait attribués jusque-là à l'horreur du vide sont causés par la pesanteur de l'air. » Du traité, commencé quelques années après cette expérience, nous n'avons qu'un fragment, sorte de préface, qu'on a parfois intitulée : De l'autorité en matière de philosophie. En réalité, ces pages, qui sont parmi les plus sereines qu'ait écrites Pascal, traitent de l'autorité en matière de tradition et de la mesure du respect dû aux anciens. La question est nettement posée dès le début.

Le respect que l'on porte à l'antiquité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force, que l'on se fait des oracles de toutes ses pensées et des mystères mêmes de ses obscurités ; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril, et que le texte d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons... Ce n'est pas que mon intention soit de corriger un vice par un autre, et de ne faire nulle estime des anciens, parce que l'on en fait trop. Je ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le raisonnement tout seul, quoique l'on veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement.

Il va donc s'efforcer d'être équitable et de concilier l'autorité de la tradition avec celle de la raison. Pour cela, il distingue entre deux sortes de connaissances : « les unes dépendent seulement de la mémoire, et sont purement historiques, n'ayant pour objet que de savoir ce que les auteurs ont écrit; les autres dépendent seulement du raisonnement, et sont entièrement dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir des vérités cachées. C'est suivant cette distinction qu'il faut régler différemment l'étendue de ce respect. » Dans la première catégorie, celle des sciences, «où l'on recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, » Pascal range avec un injuste dédain l'histoire à côté de la géographie, de la jurisprudence, des langues, de la théologie surtout, où l'autorité, inséparable de la vérité, a toute sa force, parce que ses principes sont au-dessus de la nature et de la raison. Pour toutes ces connaissances, il est évident qu'il faut nécessairement recourir aux livres, «puisque tout ce que l'on en peut savoir y est contenu». Ne nous arrêtons pas à discuter cette condamnation trop absolue des sciences historiques, où il ne voit que des sciences de fait, dont il ne soupçonne pas la haute philosophie, dont il ne devine pas l'avenir sans cesse élargi. C'est la vérité aussi que ces sciences poursuivent; mais Pascal n'estimait que celles qui de son temps recherchaient et atteignaient la vérité absolue. Aussi, dès qu'il arrive aux sciences du second ordre, qui sont à ses yeux, on le sent, de la première importance, le ton s'élève : « Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile; la raison seule a lieu d'en connaître.» Ces connaissances, au premier rang desquelles figurent la géométrie et l'arithmétique, doivent être augmentées pour devenir parfaites. « Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues. » Il faut donc « plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences », et avoir horreur de la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie, au lieu de l'autorité de l'Écriture et des Pères.

Après avoir ainsi délimité avec soin le domaine de la foi et celui de la raison, libre de toute préoccupation religieuse, Pascal parle en vrai philosophe, en penseur indépendant, de ce respect superstitieux qui s'atlache à la tradition et l'érige en dogme imprescriptible.

Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer; et considérons que, s'ils fussent demeurés dans

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