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que cela fuppose au contraire qu'il est plaisant & très-naïvement exécuté; aufli l'extrême violence que chacun se fait à contraindre ses larmes, & le mauvais ris dont on veut les couvrir, prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique seroit de pleurer tout franchement & de concert, à la vue l'un de l'autre, & sans autre embarras que d'essuyer ses larmes : outre qu'après être convenu de s'y abandonner, on éprouverait en• core qu'il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre, que de 's'y morfondre.

10.

· Le poëme tragique vous ferre

le coeur dès son commencement ; vous laisse à peine, dans tout son progrès, la liberté de respirer & le tems de vous remettre; ou, s'il vous donne quelque relâche, c'est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes & dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à la terreur par la pitié, ou réciproquement à la pitié par le terrible; vous mène par les larmes, par les fanglots, par l'incertitude , par l'efpérance, par la crainte, par les surprises & par l'horreur, jusqu'à la catastrophe.

II.

Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle: il a pour lors un caractère original & inimitable; mais il est irrégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, & ne laifloient pas espérer qu'il dût ensuite aller fi loin ; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haute Dans quelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les moeurs, un style de déclamateur qui arrête l'action & la fait languir, des négligences dans les vers & dans l'expression, qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'efprit, qu'il avoit sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de so:

théâtre qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, & enfin de ses dénouemens; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs & à leur grande fimplicité : il a aimé au contraire à charger la scène d'événemens dont il est presque toujours sorti avec succès ; admirable sur-tout par l'extrême variété & le peu de rapport qui se trouve pour le dessin, entre un fi grand nombre de poëmes qu'il a composés. Il femble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, & qu'ils tendent un peu plus à une même chose ; mais il est égal , soutenu ; toujours le même par-tout, soit pour le deslin & la conduite de ses pièces , qui sont

juftes , régulières prises dans le bon sens & dans la nature , soit pour la versification, qui eft correcte, riche dans ses rimes, élégante , nombreuse, harmonieuse; exact imitateur des anciens , dont il a suivi scrupuleusement la netteté & la simplicité de l'action; à qui le grand & le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille ni le touchant, ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Polieudte, & dans les Horaces ? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridare , en Porus & en Burrhus ? Ces paffions encore favorites des anciens, que les tragiques aimoient à exci

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