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Une particularité curieuse de ce livre, c'est de s'ouvrir par une leçon familière d'introduction qui a soulevé un orage dans mon petit cercle d'auditrices, et de se clore par un grand discours final qui a déchaîné dans le public une tempête. Dans l'un et l'autre cas, ce sont mes remarques sur la société de Guernesey qui ont été la cause principale de l'indignation. Il y avait quelque légèreté dans les épigrammes de ma première causerie, et j'en ai fait amende honorable. (1) Mais il n'en est pas de même de la dernière page d'Excelsior. Dans cette page, une des plus tristes que j'aie jamais écrites, chaque mot a été mûrement pesé, et c'est le résultat d'une expérience de trois années que j'y ai consigné.

J'avais besoin de trois années d'une profonde solitude intellectuelle pour apprendre à connaître le prix de la conversation et de la société. Quand j'étais à Paris, ennuyé souvent du vain bavardage du monde, je pensais qu'il y aurait tout à gagner dans une existence à peu près solitaire, où l'on n'aurait presque aucuns devoirs de société à remplir et presque pas d'autre conversation que celle de ses livres. C'est une grande erreur.

Les livres offrent sans doute à l'esprit une nourriture beaucoup plus substantielle que la conversation même la plus instructive ; mais ils sont bien loin d'exercer sur l'esprit l'action que produit la parole. Qu'est-ce

(1) Troisième Causcrie. Discours d'Ipologie.

qui nous stimule, nous frappe, nous échauffe, nous remue intérieurement et nous excite à réfléchir ? Ce ne sont pas les choses que nous lisons, ce sont celles que nous entendons dire. La conversation la plus médiocre et la plus ordinaire peut davantage pour mettre en mouvement nos idées que l'ouvrage le mieux écrit et le mieux pensé. Une vérité savamment exprimée dans un livre ne fait pas sur l'intelligence une impression aussi vive, ni aussi profonde, ni aussi durable, qu’une vérité indiquée en passant et à peine ébauchée dans la conversation. Une sottise imprimée fait rire ou hausser les épaules, et s'oublie : une sottise articulée agace les nerfs, et se retient; et pour donner à l'esprit une impulsion, les sottises ne sont pas moins utiles à entendre que les vérités. Les livres sont trop peu vivants pour agir avec puissance sur les natures jeunes et passionnées ; leur compagnie ne peut suffire qu'à la sage et froide vieillesse ; mais les hommes (moins les exceptions que nous connaissons tous) sont vivants; chaque mot qu'ils ont dit nous reste gravé dans la mémoire, accompagné de leur geste favori, éclairé du feu de leur regard, animé de leur intelligent sourire, enflé de la vanité de leur ton doctoral, ou tout plein de l'affectation de leur insupportable personne.

Et voilà pourquoi les gens qui ne se fient pas à leurs lectures seulement pour l'éducation de leur esprit et de leur ame, mais qui recherchent la société de leurs semblables, la conversation du monde, les cours publics, les conférences, et vont entendre chaque dimanche la prédication de leur pasteur, ont mille fois raison. Les prêtres,” dit très-bien Alfred de Vigny, “ont cela d'excellent, que, quelle que soit la portée ou médiocre ou élevée de leur esprit, cet esprit vit au moins dans les plus hautes régions de la pensée et ne s'occupe que des questions supérieures.” Aussi les paroles toutes simples et tout ordinaires qui tombent de la bouche de ces hommes de Dieu, pourvu qu'elles soient sincères et qu'elles soient sérieuses, ont un effet plus bienfaisant sur l'âme que la lecture des plus profonds ouvrages de théologie et de piété.—Nous avons pu lire souvent, sans nous sentir révoltés, toutes sortes de déclamations subversives de la société et des meurs, irréligieuses, démagogiques, brutales, sanguinaires : mais qu’un jour le hasard nous fasse tornber au milieu d'une compagnie d'hommes vulgaires, d'hommes qui tournent en ridicule la religion et font de leur incrédulité un triste et bruyant étalage ; d'hommes qui n'ayant pour les femmes ni respect ni véritable amour, ne savent leur adresser que de fades compliments assaisonnés d'insinuations scabreuses ; d'hommes qui prêchent tranquillement le régicide comme une vertu civique, mais qui manquant eux-mêmes de l'intrépidité nécessaire pour tirer le coup de pistolet, se vantent au moins du fier courage avec lequel ils restent assis au théâtre quand l'orchestre joue God save the Queen, et gardent leur chapeau sur leur tête au passage de la Reine: nous sortirons de là avec un redoublement salutaire de dégoût et de répulsion pour tout ce qui est ignoble.-Le nom de Racine revient fréquemment sous ma plume dans ce livre, et avec amour : pourquoi ? parce que, dans l'hospitalière salle à manger d'un vieux classique farouche qui m'invite à venir de temps à autre et sans cérémonie dévorer à sa table une côtelette de mouton saignante, j'ai entendu faire à cet Apollon de la poésie française une guerre barbare. Si, au lieu d'entendre ces critiques, je les avais lues, il est probable qu'elles n'auraient fait sur mon esprit aucune impression.

Ç'a été pour moi un grand privilége de pouvoir jouir de la conversation de Victor Hugo. Quels que soient mes dissentiments avec lui sur bien des points—littéraires ou autres—de petits êtres comme nous ne s'exposent pas sans un profit considérable au contact de ces hautes natures. De loin, on se représente Victor Hugo comme un demi-dieu inaccessible, abrupt, concentré en lui-même, sombre, parlant peu, rendant des oracles, plein de sourdes violences qui par moments font éclat, et attendant de tous ceux qui l'abordent cette attitude de vénération plus qu'humaine qu'exigeait Alexandre et qui révoltait la fierté de Callisthène. Ma surprise a été des plus agréables. J'ai trouvé chez mon aimable amphitryon de Hauteville House, non pas un Jupiter olympien ni un Jupiter tonnant, non pas non plus ce vieux poëte farouche, dont je parlais tout à l'heure pour plaisanter, mais un gentilhomme poli de cette politesse minutieuse et même un peu excessive qui trahit une naissance aristocratique, spirituel dans le sens le plus français du mot, causant avec une verve et une gaîté toutes gauloises, bonhomme, comme La Fontaine, non sans un très-fort grain de malice, et plus rempli qu'on ne croit de cette indulgence universelle qui a deux fois bonne grâce dans un esprit supérieur et chez un homme pour qui la vieillesse a commencé.

Au moment de quitter-peut-être pour toujours—une île où j'ai vécu trois ans, je compte les amitiés que j'ai formées ici, les connaissances que j'ai faites, et je suis surpris et attristé de voir combien ces amitiés sont rares et ces connaissances superficielles. J'attribue cela à une seule cause : l'organisation réellement trop défectueuse des rapports sociaux à Guernesey. Qu'on me pardonne de revenir encore sur ce sujet. J'y reviens sans aucun sentiment de dépit personnel contre la société de Guernesey en général ; car je dois convenir qu'elle m'a traité avec une faveur exceptionnelle, et si l'on sentait dans

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