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il est très instructif. Le volume s'ouvre par un fragment de 84 pages, extrait d'un ou.
vrage inédit de M. Renouvier sur la Philosophie des religions, travail d'un penseur
eminent. Vient ensuite une réponse de M. Sécrétan, sur Dieu selon le Néo-criticisme,
par M. Lionel Dauriac, dont le talent de critique et de dialecticien se déploie ici
avec la plus entière hardiesse. Il rencontrera , sans doute, plus d'un contradicteur
parmi les mélaphysiciens, jeunes et vieux. La troisième grande étude du recueil est
un véritable volume de 100 pages, de M. F. Pillon lui-même, sur l'Evolution de
l'idéalisme au xvin siècle, auquel M. F. Pillon rattache Malebranche et ses critiques.
Nous regrettons de ne pouvoir, à cette place, examiner à notre aise ces pages nou-
velles et importantes à plus d'un titre. Tout en combattant la doctrine de
M. F. Pillon, qui réduit l'idée de substance à celle de loi, nous aimerions à faire
apprécier l'étendue de son savoir, sa discussion calme autant que serrée et son es-
prit de justice. Ces qualités se montrent, au mème degré, dans la seconde partie
du volume, qui comprend 110 pages consacrées à la bibliographie. L'auteur y rend
compte de près de cent ouvrages récents, qu'il réfute ou approuve, selon le cas,
toujours en gardant la même largeur d'esprit. La direction et la publication de
l'Année philosophique, et aussi la collaboration à ce recueil, ont valu deux fois à
M. F. Pillon le prix Gegner, décerné par l'Académie des sciences morales et poli-
tiques.

C. L.

Le Prix de la Vie, par M. Léon Ollé - Laprune , maitre de conférences à l'Ecole
normale supérieure. Un volume in-18 de 400 pages. Paris, Belin frères, 1894.

Dans cet ouvrage, l'auteur pose et tente de résoudre, sous un nom nouveau, le
grand problème de la destinée humaine et tous les problèmes distincts qu'il em.
brasse et qui se rattachent les uns aux autres. Parmi les chapitres les plus importants,
on remarquera ceux qui sont relatifs aux conditions d'existence et aux conditions
d'excellence de l'homme; à l'obligation morale; au devoir d'être homme le plus et le
mieux possible; au sens de la vie présente, qui est fin et moyen, etc. L'auteur ra-
jeunit, en se les appropriant et en les adaptant à notre époque, l'idéalisme platoni-
cien qui s'élève jusqu'au Bien parfait, absolu et vivant, et l'optimisme de Leibniz ,
entendu dans son véritable sens. L'ouvrage comprend trente chapitres. Les vingt-sept
premiers, d'une haute valeur, sont le développement méthodique d'une doctrine
spiritualiste purement et exclusivement philosophique. L'auteur déclare «qu'il n'y a
rien dit qui ne lui ait paru fondé en raison » (p. 465). Le volume se termine par un
résumé analytique de l'ouvrage, chapitre par chapitre.

C. L.

TABLE.

Pages.

509

520

Les Livres sacrés de la Chine. (46 article de M. Barthélemy-Saint Hilaire.)...
La vie et læuvre de Platon. (Article unique de M. Ch. Lévêque.).......
Catulle et ses modèles. (1 " article de M. Jules Girard.)..................
Les sources du Roman de Renard. (24 article de M. Gaston Paris.).........
Inscriptions du musée de Lyon. (Article unique de M. Camille Jullian.)......
Nouvelles littéraires...

533

542

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LA VIE ET L'OEUVRE DE Platon, par Ch. Huit, professeur hono

raire de l'Institut catholique de Paris. Ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques. 2 volumes grand in-8°. Paris, Thorin et fils, 1892.

DEUXIÈME ARTICLE (1).

Nous avons vu, dans un premier article, comment, en profitant des travaux antérieurs, en observant les règles de la critique historique et en se gardant des solutions hasardées, M. Ch. Huit a écrit une exposition vraisemblable des trente premières années de Platon. C'est avec les mêmes précautions qu'il continue cette biographie et la conduit jusqu'à la mort du philosophe. Il serait intéressant de l'accompagner dans la suite de ce travail où ne manquent ni des discussions utiles ni des aperçus nouveaux. Il est toutefois difficile, ou plutôt impossible, de rendre compte ici de cette partie du premier volume, qui ne comprend pas moins de 346 pages. Nous ne porterons donc notre attention que sur quelques points très importants et qui ont donné lieu à de nombreuses controverses. Parmi ceux-là, il faut distinguer la question des voyages de Platon et celle de la fondation de l'Académie.'

Rentré à Athènes après un assez court séjour à Mégare, quel parti dut prendre Platon ? Tout d'abord on est tenté de conjecturer qu'il se mit à la tête du groupe, qu'il essaya d'y établir l'union et de le diriger. Une page curieuse du Phédon, qui a le caractère d'un souvenir précis et fidèle, seinble venir à l'appui de cette conjecture. Socrate, dans sa prison, exhorte ses disciples à chercher un enchanteur capable de les délivrer de ces craintes de la mort qui ne sont dignes que des enfants. « Mais, Socrate, dit Cébès, où trouverons-nous un bon enchanteur,

“) Voir le premier article dans le cahier de septembre 1894.

73

IMPRIMERIE NATIONALE,

puisque tu nous quittes ? — La Grèce est grande, Cébès, répondit Socrate, et l'on y trouve beaucoup d'habiles gens. D'ailleurs il y a bien d'autres pays que la Grèce, il faut les parcourir tous et les interroger pour trouver cet enchanteur, sans épargner ni travail ni dépense; car il n'y a rien à quoi vous puissiez employer votre fortune plus utilement. Il faut aussi que vous le cherchiez parmi vous réciproquement; car peut-être ne trouverezvous personne plus capable de faire ces enchantements que vous-mêmes (1).» En lisant ces lignes, surtout les dernières, il est assez naturel de supposer que Socrate indiquait alors que son successeur était parmi ses disciples, qu'à mots couverts il faisait entendre que l'enchanteur à découvrir était Platon lui-même, et que celui-ci, gardant sa réserve ordinaire, n'a pas voulu être plus explicite que ne l'avait été Socrale. Certes le maître, depuis qu'il connaissait Platon, n'avait pas pu ne pas mesurer la puissance de ce génie et n'en pas prévoir l'avenir. Comment n'aurait-il pas désiré confier à de telles mains les destinées de son école ? Mais si Platon a été plus ou moins ouvertement encouragé par Socrate à assumer cette tâche, ses condisciples, au contraire, semblent bien s'être refusés à l'adopter pour chef. Ce refus aurait été signifié en termes pleins d'animosité, á en croire Athénée, qui raconte la scène suivante. Dans un banquet où Platon avait invité les amis de Socrate, il les exhorta à ne point se décourager, car il était prêt à diriger l'école. Mais Apollodore, à la santé duquel il venait de boire, lui fit cette dure réponse : « J'aurais mieux aimé recevoir la ciguë de la main de Socrate que cette coupe de la main de Platon (2)..

Admettons donc comme probable que Platon ait senti bientôt qu'il n'était mûr, à ce moment, ni pour reconstituer et gouverner le groupe socratique, ni pour fonder sa propre école, et qu'il devait, sans tarder, se préparer à cette dernière tâche. En quoi consista cette préparation? Dans le travail, dans la composition de ses ouvrages, et aussi dans des voyages divers. Il voyagea en effet : tous ses biographes l'affirment. Quelques-uns même ont exagéré l'étendue et la variété de ses pérégrinations, Saint-Augustin , par exemple, qui, à distance, a amplifié les faits dans ce passage de la Cité de Dieu (3): «Quam longe lateque potuit peregrinatus est Plato, quaqua versum eum alicujus nobilitate scientiæ percipiendæ fama rapiebat. » Socrate, qui n'avait guère quitté Athènes que pour remplir ses devoirs de soldat, avait donné à ses amis, je l'ai dit, le conseil de parcourir en tous sens le monde alors connu. Avide

(1) Phédon, 78, A. Traduction V. Cousin, I, 232. — (2) Deipnos , XI, 507, B. — (3) VIII, 4.

EN

690 .RS P3

d'agrandir et d'élargir son esprit, d'enrichir son savoir et d'accroître son expérience des hommes, Platon n'avait pas eu de peine à suivre ce conseil. D'ailleurs de grands exemples lui venaient du passé. A n'en citer que deux, on racontait que l'ascendant de Pythagore avait été causé, en partie, par sa réputation de célèbre voyageur : ais dvopos IXOMÉVOU wokuqadvou. Démocrite, dont la science encyclopédique a fait dire qu'il était un Aristote anticipé, se complaisait à énumérer lui-même les pays qu'il avait visités et où il avait puisé son savoir, immense à son époque. Clément d'Alexandrie et Eusébe nous ont conservé le fragment précieux où il a consigné cet aveu avec une sorte d'orgueil. Que ces courses studieuses hors de la terre natale, chez d'autres peuples, soient une utile préparation au métier de philosophe, c'est ce que croyaient les anciens sages; pourquoi Platon ne l'aurait-il pas cru comme eux, puisque, plus près de nous, ce fut l'avis de Descartes ? « Sitôt, dit celui-ci, que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en pusse tirer profit (1). » Voilà un bon texte que M. Huit aurait pu invoquer. On nous objectera peu:-être, à lui et à moi, que Kant est resté chez lui. Je répondrai sans hésiter que ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux. S'il eût fréquenté d'autres villes et d'autres pays, il y aurait, dans ses écrits, plus d'air et de jour.

Des raisons morales et scientifiques portaient Platon à se rendre partout où il pourrait augmenter sa connaissance des hommes et des choses. Quels obstacles l'en auraient empêché ? Sa santé? Il était robuste. La dépense ? Il était riche. Il ne faudrait pas d'ailleurs s'imaginer que les difficultés de voyager fussent, au cinquième et au sixième siècle, compliquées, coûteuses, insurmontables. Certes, les traversées étaient moins rapides, moins sûres que de nos jours. Mais, dès les temps les plus reculés, les Phéniciens, ces commerçants hardis, et les Grecs, ces explorateurs curieux, ces colonisateurs entreprenants, abordaient à toutes les côtes, descendaient dans toutes les îles de la Méditerranée. Les trajets étaient à bon marché : d'après Boeckh, qui s'appuie sur plusieurs documents anciens, le passage du Pirée à Égine coûtait deux oboles, soit de

(1) Discours de la Méthode. Première partie.

30 à 40 centimes; du Pirée en gypte, deux drachmes, pas tout à fait 2 francs. Un obstacle plus grand était la diversité des langues; mais, ce qu'on ne croirait pas si Hérodote ne l'attestait, il s'était formé en Égypte une classe spéciale d'interprètes qui attendaient l'étranger au débarqué pour le diriger comme le font les guides d'aujourd'hui. Dans un pays tel que la Grèce, où la mer, presque partout présente ou voisine, vous tente, vous appelle, où l'aptitude à la navigation, remarquable de tout temps, se déploie encore aujourd'hui avec une surprenante audace, il était naturel que les hommes d'Etat, que les législateurs désireux d'étudier les constitutions et les cités, que les philosophes, enfin, avides de s'instruire, devinssent aisément voyageurs.

Aussi les historiens les plus graves affirment-ils, et M. Ed. Zeller est de ceux-là, que certainement Platon voyagea; mais ils n'osent fixer le moment où il se mit en route, ni dire si ce fut en quittant Mégare, ou après être retourné à Athènes, ou après y être resté plus ou moins longtemps, ou bien si, avant de partir, il avait commencé à enseigner la philosophie. Ils pensent qu'à l'égard de ces détails les traditions, rares ou” contradictoires, ne permettent de rien déterminer avec certitude. Dans cet embarras, on a pensé à interroger Platon lui-même; or, à part ce qui regarde l'Egypte et la Crète, le philosophe ne répond presque rien. Toujours la même discrétion, la même absence de confidences ou même d'allusions à ce qui lui est personnel. Tout au plus peut-on surprendre, dans ses Dialogues, quelques vagues réminiscences, peu instructives parce qu'elles admettent plus d'une explication.

Dans l'impossibilité de rien découvrir de certain sur les détails par les voies directes, M. Ch. Huit s'est décidé à prendre un long détour. Afin de retrouver, au moins par induction, quelques-unes des traces du voyageur, il a cherché si la philosophie grecque en général et celle de Platon en particulier proviennent à quelque degré des doctrines de l'Orient, et si des ressemblances assez visibles signalent les lieux éloignés où auraient résidé les prédécesseurs de Platon et Platon lui-même. M. Ch. Huit s'est par là engagé dans l'une des plus difficiles questions qu'aient traitées et que traitent encore les historiens de la philosophie. Il n'a pas cru pouvoir l'éviter; peut-être la discussion savante qu'il y consacre eût-elle été mieux à sa place dans la seconde partie de son ouvrage. Quoi qu'il en soit, sans reproduire ni même résumer ce travail très étendu, voyons du moins quelles en sont les grandes lignes et à quelles conclusions l'auteur a abouti.

Au sujet des origines de la philosophie grecque, deux opinions extrêmes et absolument contraires ont été soutenues. D'après l'une, cette

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