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LETTRE II.

On dit qu'outre votre Procès, vous avez

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de l'amour, & que vous aimez la Femme de votre Rapporteur. On ne prend ordinairement dans la maifon de fes Juges, que du chagrin, de la haine, du dépit; & vous, vous y avez pris de la tendreffe. Je ne conçoy pas comment dans un Homme qui plaide, il reste encore quelque chofe qui puiffe aimer; mais peut-être auffi n'aimez-vous que pour plaider mieux. Il vous eft plus commode d'attendre dans la Chambre de Madame, que dans l'Antichambre de Monfieur, où vous vous promeneriez avec d'autres Plaideurs qui vous conteroient leurs affaires, & ne vous donneroient pas la confolation d'écouter la vôtre attentivement. Vous avez bien fait de convertir en affiduitez amoureuses, les fâcheufes affiduitez qu'il falloit avoir dans cette Maisonlà; & encore vaut-il mieux faire fa cour à la Dame du Logis, qu'au Secretaire. Il ne vous en coûtera pas plus pour l'un que pour l'autre; au contraire, je crois que vous y gagnez, & que les rigueurs du Secretaire auroient paffé celles de la Dame, quelque vertueuse qu'elle foit. Je ris, quand je fonge que vos tendres foins ne lui demandent apparemment qu'une bonne follicitation auprès de fon Mari, & qu'elle s'applique les foupirs que vous poufA 2 fez

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fez pour le gain de votre cause. Je ne doute point que vous ne mettiez fur fon compte les nuits que vos affaires vous font paffer fans dormir. Ceft affurément un beau fecret que de rendre toutes les inquiétudes d'un Plaideur méritoires en amour. Mais fi vous êtes amoureux tout de bon, que vous êtes occupé ! Conter vos raisons au Mari, & à la Femme, tour à tour! Parler Procès à l'un, & galanterie à l'autre! Au fortir d'un Cabinet où l'on a crié avec une espece de fureur, aller foupirer tendrement dans une Chambre! N'avoir que la distance de deux Appartemens, pour quitter le hideux perfonnage de Plaideur, & prendre l'agréable perfonnage d'Amant! La tête ne vous tourne-t-elle point quelquefois? Ne vous méprenez-vous point, & ne parlez-vous point de galanterie au Mari, & de procès à la Femme? Vous vous allez faire une grande habitude de vigilance. Vous avez des Rivaux d'un côté, & de l'autre des Parties, & ce font autant de perfonnes dont il faut éclairer la conduite. Vous ferez bien habile, fi vous empêchez que les uns ne vous faffent quelque fupercherie, tandis que vous fongerez aux autres. Vous verrez qu'ils fe ligueront enfemble, & que tantôt on fera un faux rapport de vous à la Dame, tantôt on mettra une fauffe Piece dans le Procès. Adieu, Monfieur. Si vous n'aimez pas tout de bon, vous entendez bien vos affaires; fi vous aimez, vous vous êtes fait bien des affaires nouvelles.

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E ne doute point que le compliment de

condoléance qu'il faut vous faire sur la perte de votre Procès, ne doive être accompagné d'un compliment de congratulation. tre affaire étoit fort bonne & vous l'avez perduë. Cela veut dire, que vous plaisiez à Madame de L. Vous n'avez que trop bien follicité votre Rapporteur , & que trop engagé dans vos interêts une Personne qui le touchoit. La justice que l'amour vous a renduë, vous a attiré l'injustice du Palais. Je vous crois consolé de reste; car l'Homme galant l'emporte bien chez vous sur le Plaideur. Il n'y a que fix mois que vous plaidez, & il y a vingt ans tout au moins que vous êtes galant; il étoit bien raisonnable que vous réusfirfiez mieux dans le métier où vous avez plus d'experience. Songez que vous étiez deshonoré li vous aviez gagné le Procès, & manqué la Dame. C'est comme fi un Homme d'Epée avoit bien résolu une question de Philosophie , & s'étoit mal battu." Tous ceux, qui perdent leur Cause, ne sont pas vangez comme vous ; & la Femme du Rapporteur ne répare pas toûjours les torts que le Mari leur a faits. Vous allez être plus amoureux de cette belle Dame, que vous ne l'avez encore été; la haine que vous avez pour son E.

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poux

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poux, tournera à fon profit. Au refte, vous qui avez toûjours été difcret à l'égard des Belles, gardez-vous bien de vous plaindre du Procès perdu. Vous ne fauriez parler de l'injuftice du Mari, fans publier les faveurs de la Femme; fur-tout une Requête civile feroit la chofe du monde la plus indifcrete & la plus contraire aux loix de l'Amour. N'y fongez feulement pas; prenez votre parti doucement, & comptez ce que votre Rapporteur vous fait coûter, au nombre des dépenfes que vous avez faites pour les Dames..

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A MONSIEUR le M. de V.

LETTRE IV.

Pourquoi vous mocquez-vous tant de notre

Ami le Chevalier, fur ce qu'il aime une Grifette? Vous voudriez donc qu'on ne pût entrer dans un coeur, que comme on entre dans l'Ordre de Malthe en faifant fes preuves? Pour moi je trouve deux beaux yeux auffi nobles que le Roi, & je ne demande point qu'ils me produifent d'autres titres, que de la vivacité & de la douceur. Croyez-vous que je pardonne la laideur d'un vifage, parce que ce vifage-là fera defcendu de vingt Ducs? Point du tout. Je compte toutes les Laides pour roturieres. J'ai pourtant vû des Gens, qui dans des Perfonnes affez éloignées d'être belles, aimoient feulement leurs illuftres Ancêtres, & les titres de leur Maifon; mais je

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Vous avoue que je n'aurois pas les fentimens affez élevez pour être amoureux d'un arbre Genealogique. Si notre Chevalier étoit dans les Pais où l'on choifit les Rois à la bonne mine, il aimeroit préfentement une Princeffe; mais parce qu'il eft en France, il n'aime qu'une Grifette; he bien, il n'a qu'à la prendre pour une Princeffe Etrangere, qui n'eft pas reconnuë. Serieusement, fi vous fentiez votre cœur fur le point de s'aller rendre à une jolie Perfonl'arrêteriez-vous pour dire, Attendons nous fommes contents de la beauté,mais nous n'avons pas encore examiné la nobleffe? Je fuis fûr que votre cœur préviendroit bien-tôt votre examen. Le goût du Chevalier me femble fort bon. Il n'y a prefque plus rien de naturel chez beaucoup de Dames du grand monde, ni teints, ni tailles, ni fentimens; la Nature s'eft réfugiée chez les Grifettes, & il l'y va chercher. Tout le malheur eft qu'il ne fou pirera point dans des Appartemens de fept Pieces de plein-pied, & fuperbement meublez, & que dans toute la Maison où fa Maitreffe fera , il ne verra rien de fi beau qu'elle; mais s'il a deffein de la tromper, je le condamne tout-àfait. Les Gens comme lui font entendre d'ordinaire à ces Belles-là, qu'il n'eft pas du bon air de fe défendre; que ce n'eft point là comme en ufent les Femmes de qualité; & là deffus ces pauvres Créatures fe rendent, feulement pour montrer qu'elles favent vivre. Je veux qu'on refpecte la fimplicité; fi l'on veut être fourbe, qu'on le foit dans le grand monde, où le commerce de la fourberie est établi.

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