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« l'homme; et leurs instructions variées façonnent les mains de leurs disciples, pour servir à l'usage de la vie. Le médecin enseigne l'art de guérir et combat les maux par les remèdes.

Un autre, aux prises avec le cuivre et le fer, soumetlant la nature par l'industrie, communique son art à ceux qui en ont le goût, et « leur montre comment l’airain s'assouplit à nos volontés.

«Regarde le laboureur. Tu le verras, tantôt fendant la terre avec « la charrue et y pratiquant des sillons, tantôt dégageant la vigne du

poids de ses pampres inutiles et proportionnant au nombre des ceps « les filets d'eau qu'il distribue, de peur, en jetant tout sur un seul point, « d'épuiser la source, sans la répandre; puis élaguant avec soin et pour la “ parure les rejetons qui pullulent, il instruit ses enfants à exploiter « par degrés le trésor de la vigne et à ne pas eux-mêmes, par trop « d'avidité, appauvrir la plante. Mais tous ces arts humains, que des « hommes enseignent aux hommes et dont l'usage s'étend à toutes les

choses de la vie, le fruit en est borné au temps présent : l'Écriture
« inspirée de Dieu, en même temps qu'elle éloigne les hommes des
« soins infimes de la terre, ouvre des écoles d'amour divin. Elle en-
« seigne une science dont le produit est l'immortalité, c'est-à-dire com-
«ment se cultive pieusement le paradis, comment se gagne le ciel, com-
« ment s'achètent les trésors divins, comment on arrive à l'héritage du
(Christ 1. »
On sait l'écueil de l'éloquence religieuse; la grandeur n’exclut pas

la monotonie. Les mêmes images reviennent souvent avec les mêmes vérités. Je ne m'étonne pas que, dans ces villes grecques d'Asie, le prêtre chrétien ne fût parfois inquiet et comme jaloux du charme de poésie , du luxe de solennité et de fête qu'autorisait l'ancien culte, et dont la trace se retrouvait encore dans le souvenir des habitants. Une homélie de l'évêque de Séleucie est dirigée tout entière contre les jeux olympiques, jeux particuliers jadis à une ville, mais que leur célébrité avait portés partout, avec les meurs grecques. L'évêque de Séleucie les blâme et les repousse, comme, deux siècles auparavant, Tertullien frap, pait d'anathème les combats sanglants du cirque. Ce langage sévère est en même temps plein d'imagination :

«Le temps qui passe, dit l'évêque, est un sujet de charme et d'effroi : a de charme, par les plaisirs auxquels il convie les humains; d'effroi, « parce qu'il amène sans bruit le jugement de Dieu sur l'emploi de la a vie. La vie pour l'homme est une arène; le Créateur est le juge du

1

S. Basilii, Seleuciæ Isauriæ episcopi, opera, 1622, in-fol.

« combat, et à chacun il réserve un salaire proportionné à la course. « Pour la vertu, il tresse des couronnes; à la corruption des meurs, il u prépare des peines. Ce n'est pas en vain que l'homme s'est exercé à a lever tribut sur la création, et que l'univers a été disposé pour servir « à ses besoins. Voyez le soleil : sa course ordonnée se rapporte à « l'homme; la terre produit pour l'homme; la mer étend ses flots pour « le porter; l'air agité fait voler vers Jui des souffles salutaires; que, « dans sa jouissance de la nature, il voie donc partout le Créateur, et « qu'il réponde aux bienfaits par la reconnaissance ? ! »

Cette pieuse mais vulgaire vérité n'est que le début de l'orateur pour arriver au sujet de son discours, la condamnation des jeux profanes introduits dans Séleucie par les païens, et parfois accueillis par les chrétiens eux-mêmes : « Un combat olympique, s'écrie l'orateur, a qu'est-ce autre chose que la fête du diable célébrée en dérision de la « croix? » Et il retrace vivement les impurs souvenirs que la mythologie mêlait à ces jeux de l'ancienne Grèce et les dissensions que ce spectacle peut exciter.. . «Cette cité, dit-il, autrefois belle de l'union de ses habitants, est « aujourd'hui divisée d'avec elle-même. Les étrangers qui nous apportent « ce spectacle nouveau sont haïs par les uns, souhaités par les autres. « On se range de part et d'autre en troupes ennemie. Plus de paix pour « personne : il y a guerre de tous contre tous ?. »

Il ne s'agissait pas cependant de ces combats de gladiateurs, de ce cirque homicide, que Cyprien reprochait à la cruauté romaine, qui fut si lente à y renoncer. La douceur des mœurs grecques n'admit que bien rarement cette barbarie. Ce sont ici les jeux mêmes d'Olympie, ces jeux de force, d'adresse et de légèreté, que le zèle chrétien accuse pour leur origine profane et pour les passions d'orgueil et d'envie qu'ils inspirent. « Plût à Dieu, s'écrie l'orateur, que cette funeste manie use bornât aux infidèles! Mais ce qui est un culte pour les Grecs, « une gymnastique pour les juifs, entraîne par imitation les ehrétiens « même vers l'impiété idolâtrique. O douleur! ce mal atteint jusqu'aux « brebis du Christ, ceux-mêmes qui sont marqués du seeau de Jésus« Christ. Les fils du baptême spirituel se jettent dans la nasse diabov lique. Les fils de la grâce dansent avec les démons ennemis de la « grâce. L'adorateur de l'immolation du Christ prend place parmi les a ebæurs du culte des Hellenes, sans écouter le cri de Paul : Qu'a « de commun la justice avec l'iniquité? Quelle société la lumière a

'S. Basılii, Seleuciæ Isauriæ episcopi, opera, p. 147. ' Idem, p. 148.

«t-elle avec les ténèbres? Quel accord le Christ avec Bélial? Quel « partage les fidèles avec les infidèles? Qu'a de commun le temple de « Dieu avec les idoles? Si, tandis que tu contemples ce spectacle in« digne d'être vu, tu étais enlevé par le trépas , ce ravisseur furtif des « vivants, comme tu le sais, dans quel rang te placerait le Christ? Dans « celui des Hellenes? Mais, tu portes avec toi le symbole de la foi. Te «compterait-il parmi les croyants? Comment le pourrait-il pour un « célébrant des fêtes profanes ?? »

Cet enseignement tour à tour religieux et civil, ce gouvernement moral du peuple de Séleucie, Basile le reprit souvent et l'exerça jusque dans une vieillesse avancée. Dans la seconde moitié du ve siècle, époque de ses derniers travaux et de sa mort, de grandes épreuves ne menaçaient plus les pontifes chrétiens. L'Église était paisible; l'Empire lui demandait plutôt appui qu'obéissance. Le grand danger de l'Empire venait des barbares amassés sur ses frontières; sa faiblesse venait de lui-même, de la corruption du palais, du crédit des eunuques de cour, de l'abaisse. ment des caractères sous ce pouvoir absolu, cette domination minutieusement arbitraire, dont le Code théodosien nous donne une si juste et si complète image.

En ce qui touche aux vérités morales et à l'humanité, la loi romaine avait été grandement améliorée par le souffle salutaire du christianisme; mais, en ce qui touche la cité proprement dite, les devoirs et les droits du citoyen, cette loi restait chargée de toutes les restrictions entassées depuis quatre siècles; et, en Orient surtout, ce despotisme s'était empreint de tous les vices de la corruption asiatique. Plus maître du clergé de Byzance que nul césar d'Occident ne l’était de l'Église de Rome, le césar d'Orient n'en était pas moins affaibli; il n'avait plus, comme ses prédécesseurs, à lutter contre des Athanase et des Chrysostome ; mais l'Église, moins agitée, était aussi moins vertueuse. Les grands talents, les grands caractères venaient à lui manquer, comme ils manquaient à l'Empire. On peut le dire même, cette raison chrétienne, cette foi haute et sage, qui avaient rendu si puissants sur l'esprit des hommes les évêques de quelques villes de Grèce et d'Asie, commençait à s'altérer. Sans doute, avec les rudes épreuves de la pénitence et de la persécution diminuaient aussi les études austères de l'Eglise primitive.

Cela nous apparaît dans Basile de Séleucie et doit s'accroître après lui. Les barbares d'Orient n'ont pas encore envahi les fertiles vallées que protégeait la chaîne du Taurus; les Églises chrétiennes de ces beaux

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climats sont encore libres et secourables; elles voient se multiplier chaque jour leurs néophytes; elles n'éprouvent pas l'atteinte, elles n'ont pas la terreur de maîtres féroces et sacriléges, interdisant les pompes

de leur culte et surveillant leurs prières; leur culte surtout n'a pas encore contracté, par l'ignorance et l'esclavage, quelques-unes de ces superstitions dégradantes qu'on trouve aujourd'hui çà et là dans quelques pauvres villages chrétiens de l'Asie.

Mais le déclin de l'Église grecque a déjà commencé sous le joug malheureux des autocrates de Byzance. L'inspiration et la grandeur ont faibli dans la chaire chrétienne. Ce que Chrysostome lui-même appelait la philosophie du Christ, cette morale élevée, courageuse, plus amie de l'homme que le stoicisme, aussi cosmopolite que l'ancienne vertu romaine était étroite et dure à l'étranger, cette seconde parole évangélique, presque digne de la première, s'efface graduellement pour faire place aux récits merveilleux des légendes. Basile de Séleucie luimême nous en donne l'exemple dans une vie fabuleuse de sainte Thécla, non moins éloignée du vrai christianisme que de la grave éloquence de Chrysostome ou de l'ancien Basile de Césarée.

Evitons, autant qu'il est en nous, les méprises de l'enthousiasme et les partialités du zèle sur ces temps antiques. Reconnaissons et expliquons la décadence intérieure de l'Eglise grecque, même en gardant notre horreur pour l'envahissement barbare qui précipita sa chute, et n'a pu cependant achever sa ruine. Oui, le pouvoir aveugle et violent, l'arbitraire illimité des césars de Rome implanté dans la molle dégradation de l'Orient gâtait la société civile, autant que l'Évangile relevait et épurait l'âme humaine. Oui, de Théodore II à Justinien et par delà, cette plaie des eunuques et des jurisconsultes byzantins exploitant la volonté despotique d'un homme, minait incessamment l'édifice de puissance et de grandeur morale que Chrysostome avait entrevu dans l'empire d'Orient. Cet empire devait donc mourir, mais non la race chrétienne, qu'il fut impuissant à défendre. Elle vit encore, après douze siècles d'invasion et de misère; elle a reçu déjà les influences de l'Europe civilisée; elle en attend de plus efficaces; elle est inévitablement réservée à renaître : c'est une colonie trop rapprochée de son antique métropole pour n'en pás un jour partager le destin.

VILLEMAIN.

NOUVELLES LITTÉRAIRES.

INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE.

ACADÉMIE DES SCIENCES.

Dans la séance du 22 mars, M. Clapeyron a été élu membre de l'Académie des sciences, section de mécanique, en remplacement de M. Cauchy, décédé.

LIVRES NOUVEAUX.

FRANCE

La Poétique d'Aristote,

traduile en français et accompagnée de notes perpétuelles, par J. Barthélemy Saint-Hilaire, membre de l'Institut (Académie des sciences morales et politiques). Paris, 1858, Ladrange et Durand, libraires, LXXIX-196 pages, grand in-8°. – M. Barthélemy Saint-Hilaire poursuit son entreprise, commencée voilà plus de vingt-cinq ans, d'une traduction générale d'Aristote; et il vient d'ajouter la Poétique à la Politique, à la Logique, au Traité de l'âme, aux Opuscules et à la Morale, déjà publiées. Dans une grande et importante préface, l'auteur a repris les principales questions que le philosophe grec discute dans la Poétique; et il s'est arrēlé spécialement aux deux théories de la tragédie et de l'épopée. M. Barthélemy Saint-Hilaire est grand admirateur de la Poétique d'Aristote, tout incomplète qu'elle est; et il a essayé de montrer comment les règles de critique qu'elle expose sont encore très-souvent applicables aux æuvres de nos jours. La Poétique est dédiéc à Béranger.

Études sur la grammaire védique, Prátiçakhya du Rig-Véda (deuxième lecture, ou chapitres vn à xii), par M. Ad. Regnier, membre de l'Institut. Paris, 1858, imprimerie impériale, in-8°, 145 pages. - M. Ad. Regnier poursuit ses belles études sur

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