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A MONSIEUR RACINE.

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2

Q

Ue tu sçais bien , Racine , à l'aide d'un Acteur
Jamais Iphigenie en Aulide immolée
N'a coulté tant de pleurs à la Grece assemblée,
Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé
N'en a fait sous son nom verser la Chanmesé.
Ne croi pas toutefois, par tes sçavans ouvrages,
Entraînant tous les cours gagner tous les suffrages,
Si tost que d'Apollon un genie inspiré
Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré,
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent,
Ses Rivaux obfcurcis autour de lay croaffent,
Et fon trop de lumiere importunant les yeux
De ses propres Amis lui fait des Envieux.
La mort seule ici-bas, en terminant sa vie,
Peut calmer sur son nom l'injustice & l'envie,
Faire au poids du droit sens pefer tous ses écrits »
Et donner à ses vers leur legitimne prix.
Avant qu'un peu de terre obtenu par priere
Pour jamais sous la tombe eust enfermé Moliere;
Mille de ces beaux traits aujourd'hui fi vantés
Furent des sots Esprits à nos yeux rebuttés.
L’Ignorance & l’Erreur à ses naissantes pieces
En habit de Marquis, en robbes de Comtesses
Venoient

pour

diffamer son chef-d'œuvre nouveau,
Et secoüoient la teste à l'endroit le plus beau.
Le Commandeur vouloit la scene plus exacte.
Le Vicomte indigné forcoit au second acte.
L'un deffenseur zelé des Bigots mis en jeu ,
Pour prix de ses bons mors , le condamnoit au feu.
L'autre , fougueux Marquis lui declarant la guerre
Vouloit vanger la Cour immolée au parterre.

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Mais

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Mais si-tost que d'un trait de ses fatales mains
La Parque l’euft rayé du nombre des Humains;
On reconnut le Prix de la Muse éclipsée.
L'aimable Comedie avec lui terrassée ;
En vain d'un couplirude espera revenir,
Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.
Tel fur chez nous le fort du Theatre Comique.

Toi, donc, qui c'esevant sur la Scene Tragique
Suis les pas de Sophocle, & seul de tant d'Elprits
De Corneille veilli sçais consoler Paris,
Cesse de t'estonner, li l'Envie animée
Attachant à ton nom sa roüille envenimée ,
La calomnic en main , quelquefois te poursuit.
En cela comme en cout le Ciel qui nous conduit,
Racine , fait briller la profonde sagesse,
Le Merite en repos s'endort dans la parelle:
Mais par les Envieux un genie excité
Au comble de son art est mille fois monté.
Plus on veut l'affoiblir , plus il croist & s'élance.
Au Cid persecucé, Cinna doit sa naissance,
Et peut-estre ta plume aux Censeurs de Pyrrhus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
Moi-melme, dont la gloire ici moins respanduë
Des pales Envieux ne blesse point la veuë ,
Mais qu'une humeur trop libre, un esprit peu soumis.
De bonne heure a pourveu d'atiles Ennemis:
Je dois plus à leur haine , il faut que je l'avouë,
Qu'au foible & vain talent dont la France me louë,
Leur venin qui sur moi brusle de s'épancher ,
Tous les jours en marchant m'empesche de broncher:
Je fange à chaque trait que ma plume hazarde ,
Que d'un ceil dangereux leur troupe mc regarde.
Je Içais sur leurs avis corriger mes erreurs,
Et je mets à profit leurs malignes fureurs.
Si-toft que sur un vice ils pensent me confondre ,
C'est en m'en guerillant que je sçais leur respondre:
Et plus en criminel ils pensent m'ériger,
Plus croissant en vertus je longe à me yanger,

Imite mon exemple;& lors qu'une Cabale,
U tas-de vains Auteurs follement te ravale ;
Profite de leur haine , & de leur mauvais sens :
Ri du bruit passager de leurs cris impuissans.
Que peut contre tes vers une Ignorance vaine ?
Le Parnasse François annoblipar ta veine
Contre tous ces complots sçaura te maintenir ,
Et foulever pour toi l'équitable Avenir.
Er qui voyant un jour la douleur vertueuse
De Phedre malgré foi per fide, incestueuse ,
D'un fi noble travail justement étonné,
Ne benira d'abord le ficcle fortuné.
Qui rendu plus fameux par ces illustres veillès
Vid naistre lous ta main ces pompeuses merveilles ?

Cependant laille ici gronder quelques Censeurs,
Qu'aigrissent de tes vers les charmantes douceurs.
Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire ?:
Que l'Auteur du Jonas s'empreffe pour les lire ?
Pourveu qu'ils cachent plaire au plus puissant des Rois
Qu'à Chantilli Cordé les souffre quelquefois ;
Qu'Enguien en soit touché, que Colbert, & Vivone's
Que la Rochefoucaur , Marfillac , & Pompone,
Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer ;
A leurs traits delicars se laissent

penetrer.
Et pleust au Ciel encor, pour couronner l'ouvrage ,
Que Montauzier voulustleur donner son fuffrage.
C'est à de tels Lecteurs quej'offre mes écrits.
Mais pour un tas grossier de frivoles Esprits
Admirateurs zelés de toute æuvre insipide ,
Que non loin de la place , ou Brioché preside,
Sans chercher dans les vers ni cadence ni son,
Il s'en aille admirer le sçavoir de P***

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EPIS TRE VIII.

AU ROI. G

Rand Roi, cesse de vaincre , ou je effe d'écrire. Mais mon esprit contraint de la desavoüer Sous ton regae étonnant ne veut plus que loüer. Tantoft, dans les ardeurs de ce zele incommode , Je songe à mesurer les syllabes d'une ode. Tantolt, d'une Enëide auteur ambitieux, Je m'en forme déjà le plan andacieux. Ainsi toûjours flatté d'une douce manie Je sens de jour en jour deperir mon genie , Et mes vers, en ce stile , ennuieux , sans appas, Deshonnorent ma plume , & ne t'honnorent pas.. Encor , fi ta valeur à tout vaincre obstinée Nous laissoit pour le moins respirer une année. Peut estre mon esprit promt à ressusciter. Du temps qu'il a perdu sçauroit fe raquiter. Le Parnasse François non exemt de tous crimes. Offre encore à mes vers des sujets & des rimes. Mais apeine Dinan & Limbourg sont forcés , Qu'il faut chanter Bouchain & Condé terrassés. Ton courage affamé de peril & de gloire Court d'exploits en exploits, de victoire en victoire. Souvent ce qu'un seul jour te void executer , Nous laisse pour un an d'actions à conter. Que fi quelquefois las de forcer des murailles, Le loin de tes Sujets te rappelle à Versailles, Tu viens m'embarrasser de mille autres vertus. Te voyant de plus prés je T'admire encor plus. Dans les nobles douceurs d'un séjour plein de charmes , Tu n'és pas moins heros qu'au milieu des allarmes. De ton throfne agrandi portant seul tour le faix, Tu cultives les arts , Tu répans les bienfaits ,

Tu

Tu sçais recompenser jusqu'aux Muses critiques.
Ah ! croi moi , c'en est trop. Nous autres Satiriques
Propres à relever les fotrises du temps,
Nous sommes un peu nés,

pour

estre mécontens, Nôtre Muse souvent paresseuse & fterile A besoin pour marcher de colere & de bile. Nôtre stile languit dans un remercîment : Mais, GRAND Roi, nous sçavons nous plaindre éle

gamment. 0! que si je vivois sous les regnes sinistres De ces Rois nés valets de leurs propres Ministres, Et quij amais en main ne prenant le timon, Aux exploits de leurs temps ne prestoient que leur

nom!
Que , fans les fatiguer d'une louange vaine,
Aisément les bons mots couleroient de ma veine !
Mais toûjours sous ton regne il faut se récrier.
Toûjours , les yeux au Ciel, il faut remercier.
Sans cesse à T'admirer ma Critique forcée,
N'a plus en écrivant de maligne pensée,
Et mes chagrins fans fiel & prefque évanouis,
Font grace à tout le siecle en faveur de LOUIS.
En tous lieux cependant la Pharfale * approuvée
Sans crainte de mes vers va la reste levée.
La Licence par tout regne dans les écrits.
Déja le mauvais Sens reprenant les esprits
Songe à nous redonner des poëmes Epiques,
S'empare des discours mefmes Academiques.
Perrin a de fes vers obtenu le pardon:
Et la Scene Françoise est en proye à P
Et moi , sur ce sujet , loin d'exercer ma plume ,
J'amaffe de tes faits le penible volume,
Et ma Muse occupée à cet unique emploi
Ne regarde , n'entend , ne connoist plus que Toi.
Tu le Içais bien pourtant, cette ardeur emprefléc
N'est point en moi l'effet d'une ame intereflée,

Avant : * Ea Pharsale de Brébeuf.

***

E 4

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