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Hyperbates. Et à dire vrai, l’Art n'est jamais dans un plus haut degré de perfection, que lors qu'il ressemble li fort à la Nature, qu'on le prend pour la Nature mesme ; & au contraire la Nature ne reüffit jamais. mieux que quand l'Art est caché.

Nous voions un bel exemple de cette Transposition dans Herodote , où Denys Phocéen parle ainsi aux loniens. En effet nos affaires sont reduites à la derniere extremite', Mcfsieurs. Il faut necessairement que nous. foions libres ou esclaves , & esilaves miserables. Si donc vous voulez eviter les malheurs. qui vous menacent ,, il faut sans differer embrasser le travail & la fatigue, acheter vostre liberté par la défaite de vos ennemis.. S'il euit voulu suivre l'ordre naturel, voici commeil eust parlé. Messieurs. Il est main-tenant temps d'embrasser le travail & la fatigue : Car enfin nos affaires font reduites à la derniere extremite', br. Premierement donc il transporte ce mot Meffieurs, & ne l'insere qu'immediatement aprés leur avoir jecté la fraieur dans l'ame : comine fi la grandeur du peril lui avoit fait oublier la civilité qu'on doit à ceux à qui l'on parle, en commençant un discours. Ensuite il renverse l'ordre des pensées. Car avant que de: les exhorter au travail, qui est pourtant fon bur, il leur donne la raison qui les y doit porter : En effet nos affaires sont reduites à la derniere extremité; afin qu'il ne semble pas. que ce soit un discours estudié qu'il leur apporte: mais que c'est la passion qui le force à parler sur le champ. Thucydide a ausfi

des

des Hyperbates fort remarquables, & s'en tend admirablement à transposer les choses qui semblent unies du lien le plus naturel, & qu'on diroit ne pouvoir eftre separées.

Demosthene est en cela bien plus retenu que lui. En effet, pour Thucydide, jamais personne ne les a respanduës avec plus de profusion, & on peut dire qu'il en faoule ses Lecteurs. Car dans la passion qu'il a de faire paroître que tout ce qu'il dit, eft dit Sur le champ, il traîne fans ceffe l'Auditeur, par les dangereux détours de ses longues Transpositions. Allés souvent donc il sufpend la premiere pensée, comme s'il affeEtoit tout exprés le desordre: & entremélant au milieu de son discours plufieurs choLes differentes qu'il va quelquefois chercher, mesme hors de son sujet , il met la fraieur dans l'ame de l'Audireur qui croit que tout ce discours va tomber, & l'interesse malgré lui dans le peril où il pense voir l'Orateur. Puis tout d'un coup, & lors qu'on ne s'y attendoit plus, difant à propos ce qu'il y a voit fi long-temps qu'on cherchoit; par cette Transposition également hardie & dangereuse, il touche bien davantage que s'il cult gardé un ordre dans ses paroles, ilya tant d'exemples de ce que je dis, que jeme dispenseray d'en rapporter.

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L n'en faut pas moins dire de ce qu'on appelle, Diversite's de cas , Collections , Renversemens , Gradations , & de toutes ces autres Figures, qui estant comme vous sçavez extrémement fortes & vehementes, peuvent beaucoup servir par consequent à orner le discours, & contribuent en toutes

manieres au Grand & au Pathetique. Š Que dirai-je des Changemens de Cas, de

Temps, de Personnes, de Nombre, & de Genre ? En effet qui ne void combien toutes ces choses sont propres à diversifier & à ranimer l'expression Par exemple pour ce qui regarde le Changement de nombre; ces Singuliers dont la terminaifon eft finguliere, mais qui ont pourtant, à les bien prendre, la force & la vertu des Pluriels :

Ausli-toft un grand Peuple accourant sur le port

Ils firent de leurs cris retentir les rivages. Et ces Singuliers font d'autant plus dignes de remarque, qu'il n'y a rien quelquefois de plus magnifique que les Pluriels. Car la multitude qu'ils renferment, leur donne du fon & de l'emphase. Tels sont ces Pluriels qui sortent de la bouche d'Oedipe dans Sophocle: Hymen , funeste Hymen tu m'as donné la vie : Mais dans ces mefmes flancs je fus enfermé, Tu fais rentrer ce fang dont tu m'avois formé.

Et

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Et par tu produis do des Fils bo des Peres,
Des Freres, des Maris, des Femmes & des Meres,
Et tout ce que du Sort la maligne fureur
Fit jamais voir au jour & de bonte d d herreur.

Tous ces differens noms ne veulent dire qu'une seule personne; c'est à sçavoir , Dedipe d'une part, & la mere Jocaste de l'autre. Cependant par le moien de ce nombre ainsi répandu & multiplié en differens pluriels, il multiplie en quelque façon les infortunes d'Oedipe. C'est par un mesme pleonasme qu'un Poëte a dit :

On vid les Sarpedons de les Hectors paroistre.

Hen faut dire autant de ce paflage de Platon à propos des Atheniens, que j'ay rapporté ailleurs. Ce ne font point des Pelops, des Cadmus , des Egyptes, des Danais, ni des bommes nés barbares qui demeurent avec nous, Nous sommes tous Grecs, cloignés du commerce de la frequentation des nations estrangeres, qui babitons une mesme ville , &c.

En effet tous ces Pluriels ainsi ramassés enfemble, nous font concevoir une bien plus grande idée des choses. Mais il faut prendre garde à ne faire cela que bien à propos , & dans les endroits où il faut amplifier, ou multiplier, ou exagerer & dans la passion; c'est à dire, quand le sujet est susceptible d'une de ces choses ou de plufieurs. Car d'attacher par tout ces cymbales & ces fonnettes, cela fentiroit trop lon Sophifte,

СНА.

CHAPITRE XX.

Des Pluriels reduits en Singuliers.

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N peut aussi tour au contraire reduire

les Pluriels en Singuliers, & cela a quelque chose de fort grand. Tout le Peloponese, dit Demosthene, estoit alors divisé en factions. Il en est de mesme de ce paffage d'Herodote. Phrynicus faisant representer sa Tragedie intitulée la Prise de Milet, tout le Theatre fe fondit en larmes. Car de ramasser ainsi plusieurs choses en une , cela donne plus de corps au discours. Au reste je tiens que pour l'ordinaire c'est une mefme raison qui fait valoir ces deux differentes Figures. En effet soit qu'en changeant les Singuliers en Pluriels, d'une seule chose vous en fafliés plusieurs : soit qu'en ramassant des Pluriels dans un seul nom Singulier qui sonne agreablement à l'oreille, de plusieurs choses vous n'en falfiez qu'une, ce changement impréveu marque la passion,

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I

fée, comme si elle se faisoit presentement :
parce qu'alors ce n'est plus une narration
que vous faires, c'est une action qui se

pal

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