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majesté des Dieux. Et pour moi lorsque je voi dans Homere les playes, les ligues, les Lupplices, les larmes , les emprisonnemens dos Dieax, & tous ces autres accidens où ils tombent fans cesie, il me semble qu'il s'est efforcé autant qu'il a pû de faire des Dieux de ces Hommes qui furent au siege de Troye, & qu'au contraire, des Dieux mesmes, il en fait des hommes, Encore les fait-il de pire condition : car à l'égard de nous, quand nous sommes malheureux, au, moins avons-nous la mort qui est comme un port assuré, pour sortir de nos miseres : au. lieu qu'en representant les Dieux de cette sorte, il ne les rend pas proprement immortels, maisecernellement miserables.:

Il a donc bien mieux reuffi lors qu'il nous" a peint un Dieu tel qu'il est dans toute sa majelté, & sa grandear, & sans mélange des chores terrestres : comme dans cet endroit qui a esté remarqué par plusieurs avant moi, où il dit en parlant de Neptune : Aeptune ainsi marchant duns ces vastes campagnesi Iliad.I.73,Fait trembler fous fes piés do jorests or montagnes Et dans un autre endroit: : Il áttelle son char, & montant fierement Lui fait fendre les fots de l'humide Element. Dés qu'on le void märcher fier ces lignides plaineszt, D'aise on entend sauter les pefantes Balaines. L'Eau fremit sous le Dieu qui lui donne la loi ; Et semble avec plaisir reconnoiffre fon Rosa Cependant le char vole, doc.

Ainsi le Legislateur des Juifs, qui n'estot, pas un Homme ordinaire, ayant fort bien conceu la grandeur & la puissance de Dieu,

l'asi

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Pa exprimée dans toute la dignité, au commencement de fes Loix, par ces paroles. Dieu dit: Que la lumiere se fase, da lalumiere fefit. Que la Terre fe faffe la Terrefut faite.

Je pense, mon cher Terentianus, que vous ne ferés pas fâché que je vous rapporte encore ici un paffage de noftre Poëte, quand il parle des hommes; afin de vous faire voit combien- Homere eft heroique lui-mesme, en peignant le caractere d'un Heros. Une épaiffe obfcurité avoit couvert tout d'un coup l'armée des Grecs, & les empéchois de combattre. En cet endroit Ajax ne sça

chant plus quelle refolution prendre, s'écrie: Iliad.1.17. Grand Dieu thasle la nuit qui nous couvre les yeux.

Et combats contre nous à la clarté des Cieux.
Voilà les veritables sentimens d'un Guer-
rier tel qu'Ajax. Il ne demande pas la vie ;
un Heros n'estoit pas capable de cette baf-
felle : mais comme il ne voit point d'occa-
fion de signaler fon courage au milieu de
l'obscurité, il fe fache de de point combate
tre: il demande donc en hafte que le jour pa-

faire au moins une fio digne de fon grand cour, quand il devroit avoir à combattre Jupiter mesine. En effet Homere en cet endroit est comme un vent favorable qui feconde l'ardeur des Combattans : carit ne seremuë pas avec moins de violence, que

s'il estoit épris aufli de fureur,
Iliad.liis. Tel que Mars en couronx au milieu des bataillés.

Ou'cumme on void un feu, dans la nuit, l'horreur,
Au travers des forests promener

sa fureur.
De colere il esoumer

roiffe , pour

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Mais je vous prie de remarquer, pour pluun

fieurs raisons, combien il est affoibli dans son

Odyssée, où il fait voir en effet que c'est le we propre d'un grand Esprit, lors qu'il.com

mence à vieillir & à decliner, de se plaire aux
contes & aux fables. Car qu'il ait composé
FOdyssée depuis l'Iliade, j'en pourrois don-
ner plusieurs preuves. Et premierement il
est certain qu'il y a quantité de choses dans
POdyssée qui ne sont que la suite des mal-
heurs qu'on lit dans l'Iliade, & qu'il'a tranf-
portées dans ce dernier Ouvrage, comme
autant d'Episodes de la guerre de Troye. A-
joutés que les accidens qui arrivent dans l’I-
ljade sont déplorés souvent par les Heros de
l'Odyssée, comme des matheurs connus &
arrivez il y a déja long-temps. Et c'est pour-
quoi l'Odyssée n'est à proprement parler
que l'Epilogue de l'Iliade.

gist le grand Ajax, do l'invincible Achille. * Cefont
de ses ans Patrocle a veu borner le cours. des paroles:
mon fils, mon cher fils a terminé

ses jours.

de Nestor

dans le cadre Delà vient à mon avis, que comme Home-dylée. rea composé son Iliade durant que son esprit estoit en la plus grande vigueur tout le corps de son Ouvrage est dramatique & plein

d'a ction: au lieu que la meilleure partie de l'Odyssée se passe en narrations, qui est le genie de la vieilleffe; tellement qu'on le peut comparer dans ce dernier Ouvrage au Soleil quand il se couche, qui a toûjours fa mesme: grandeur, mais qui n'a plus tant d'ardeur ni de force. En effet il ne parle plus du mesinę ton : on n'y void plus ce Sublime de l'Iliade qui marche par tour d'un pas égal, sans que

lo

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jamais il s'arreste, ni se repose. On n'y remarque point cette foule de mouvemens& de paffions entassées les unes surles autres. Il n'a plus cette inelme force, & s'il faut ainsi parler, cette mesme volubilité de Discours si propre pour l'action, & mélée de tant d'images naives des choses. Nous pouvons dire que c'est le reflus de son esprit qui comme un grand Ocean se recire & deserte ses rivages. A tout propos il s'égare dans des imaginations & des fables incroiables. Je n'ai pas oublié pourtant les descriptions de Tempeftes qu'il fait , les avan:ures qui arriverene à Ulyffe chez Polypheme, & quelques autres endroits qui sont fans doute forç beaux. Mais cette vieillesse dans Homere, aprés tout,c'est la vieillefle d'Homere: joint qu'en tous ces endroits-là il y a beaucoup plus de fable & de narration que

d'action, Je me suis estendu lå dessus, comme j'ai déja dit : afin de vous faire voir que les genies naturellement les plus élevés tombent quelquefois dans la badinerie, quand la force de leur esprir vient à s'elteindre. Dans ce Tang on doir mettre ce qu'il dir dufac où Eole enferma les vents, & des Compagnons d'Ulysse changez par Circé en pourceaux, que Zoile appelle de petits Cochons lars moians. Il en est de mesme des Colombes qui nourrirent Jupiter, comme un pigeon: de la disetre d'Ulysse qui fut dix jours sans manger aprés son naufrage, & de toutes ces absurdirez qu'il conte du meurtre des Amans de Penelope. Car tout ce qu'on peut dire à l'ayantage de ces fictions,

c'est

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c'est que ce sont d'affez beaux fonges, & , fi

vous voulez, des fonges de Jupiter mesme. 1 Ce qui m'a encore obligé à parler de l'Odyf

fée, c'est pour vous montrer que les grands Poëres, & les Ecrivains celebres, quand leur esprit manque de vigueur pour le Patherique, s'amufent ordinairement à peindre les moeurs. C'est ce que fait Homere; quand il decrit la vie que menoient les Amaris de Per nelope dans la maison d'Ulyffe. En effet toute cette description est proprement une espe: ce de Comedie où les differens caracteres des Hommes sont peints.

CHAPITRE VIII.

De la. Sublimité qui se zire des Cire.

constances. V Oions fi nous n'avons point encore

quelque autre moien par où nous puiffions rendre un discours Sublime. Je disdonc, que comme naturellement rien n'arrive au monde qui ne foit toujours accompagné de certaines circonstances, ce sera un secret infaillible pour arriver au Grand, fr nous sçavons faire à propos le choix des plus considerables, & fi en les liant bien enfemble nous en formons comme un corps. Ear d'un coté ce choix, & de l'autre cec amas de circonstances choifies attachent for tement l'esprit.

Ainfit, quand Sapho veut exprimer les fureurs de l'Amour, elle ramasse de tous costez les accidens qui suivent & qui acu

com.

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