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l'hôtel de J.-J. Rousseau (1), était toute dévouée aux projets de la faction liberticide; elle attendait des ordres, et était prête à agir hostilement contre la représentation nationale.

Quant aux bataillons destinés pour la Vendée, ils étaient arrivés dès le matin ; d'abord ils avaient fait une pose aux ChampsÉlysées ; ils s'étaient rangés ensuite en bataille sur le boulevart de la Madeleine, où ils avaient reçu l'ordre de se diriger vers la place du ci-devant Carrousel , sous prétexte d'y recevoir le prêt qu'on avait eu grand soin de suspendre, en rejetant lout l'odieux de ce retard sur la majorité gangrenee de la Convention (2).

Tout à coup des émissaires apostés crient dans les rangs que les traitres, que les conjurés , que les Calilina de la Convention, que ceux qui entretiennent des intelligences criminelles avec les brigands de la Vendée (3), sont enfin découverts, et qu'ils cherchent à s'échapper.... L'ordre est donné sur-le-champ de charger les armes, et, la baïonnelle en avant, ces hommes égarés se précipitent au pas de charge, barricadent toutes les avenues; ils sont secondés par une troupe de femmes se disanı révolutionnaires, troupe de furies, avide de carnage, qui ne parlaient que d'abattre des têles, et de les rouler toutes sanglanles dans les flois d'un nouvel Ébre.

Presqu'au même instant, des émissaires répandirent, dans les différentes sections, des bruils mille fois rebattus , qu'il y avait des hommes suspects, des contre-révolutionnaires déguisés, qui voulaient faire un coup ; il paraît vraisemblable aussi que Hen

(1) Le premier était un brave et digue artisan , talonier de la rue Ticquetonne; le second était coupable d'un grand crime, il logeait Bergoeing, dépulé de la Gironde, membre de la commission des douze. Bayard, commandant en second du balaillon du Contrat Social, frane comme son nom, et peut-être proscrit dags ce moment, chasse cette cohorte; il l'avait aussi chassée, lorsqu'elle vint pour protéger le désarmement du bataillon provoqué par un scélérat, nommé Guirault, vendu à d'Orléans et président du conciliabule révolutionnaire.

(2) Ils étaient arrivés le sac sur le dos; on avait senti la nécessité de ne pas les laisser réfléchir; ils avaient bivouaqué pendant la puit.

(3) On sait malheureusement à quoi s'eu tenir aujourd'hui. On vient de voir Saulerre qui, nouveau César, écrivaii d'Orléans; je viendrai, je verrai, je raincrai; on vient de le voir, dis-je, fuir låchement, se laisser couper et livrer à l'enDemi les seuls boulevaris peut-être d'où dépendait le salut de la République.

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riot fit exécuter un des plans arrêtés par ses complices, celui de barricader les rues, et d'exiger les cartes de citoyen ; l'on devine facilement le but de cette mesure inquisitoriale; on ne voulait pas qu'aucune des victimes designées aux poignards échappåt. « Une fois que nous les tiendrons, disait un des conjurés, à » l'aide de quelques trames liberticides, dont nous prouverons

qu'ils sont les instrumens, nous ferons tomber leurs têtes sons » la hache vengeresse du peuple; quand nous les aurons fait dis

paraître, l'intérêt qu'ils pourraient inspirer cessera : on oublie , bientôt un mal où il n'y a plus de remède, mais pour cela il » faut les tenir tous. )

Mon journal du 31 mai, qu'ils ont intercepté dans les déparlemens (1), leur prouvait trop que j'étais instruit de leurs abominables projets, pour qu'ils ne présumassent point que je pouvais échapper à leurs poignards. Ici je suis obligé de parler un instant de moi, puisque, principale victime de la conjuration du 10 mars, je me trouve encore celle sur qui ils ont exercé leur rage; je vais prouver à ces scélérats que je méritais celle honorable préférence.

Je le répète, je connaissais tous leurs projets; et le dimanche, à cinq heures du matin, j'avais note de leurs arrêtés; je n'ignorais aucun des aitentats qu'ils se proposaient de commettre; mais s'il était impossible d'en empêcher la fatale exécution, je previs au moins qu'il importait de réduire le tarif de leurs proscriptions sanglantes; je me transporiai en conséquence de bonne heure chez l'un de mes estimables collègues (mon ami Grangeneuve), je lui rendis compte des événemens qui se préparaient ; je l'invitai à se réunir au plus grand nombre de proscrits qu'il pourrait rencontrer : « L'heure n'est pas encore sonnée, lui dis-je, , je vais à la séance, pour instruire ceux que tu ne pourras pré» venir; j'ai l'espoir que mon dévouement ne me sera pas fatal. » Le lieu de la réunion indiqué, je le quittai (2).

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(1) Il a été distribué à Paris, au moins en grande partie; j'y rendais comple par anticipation et du complot, et de ses résultats.

(2) Elle eut lieu rue des Moulins; il faut que les conspirateurs sachent tout; et

Témoin des scènes affreuses qui s'y passaient, je tins bon jusqu'au moment du signal affreux qui fut donné aux tribunes et qui fut répété au dehors ; les sabres levés, l'irruption soudaine faite à toutes les issues m'annoncèrent ou plutôt confirmèrent mes résultats; je dis un mot à Lanjuinais ; ce fut le seul auquel je pus parler ; le sort de mes autres collègues m'occupa uniquement alors ; il fallait les instruire, il n'y avait pas un moment à perdre (1)

Je sors de la salle ; je n'éprouve aucune difficulté que dans l'hôtel de Brionne où plusieurs hommes et femmes armés de briquets me barrent le passage; un mouvement violent fait avec le pommeau de la canne que je portais, mais plus encore, la bruyante arrivée des proscripteurs à écharpe qui se faisaient précéder de tambours, me délivrèrent, et je sortis au milieu de nos bourreaux, qui, tout occupés à soulever le peuple, ne m'aperçurent pas, quoiqu'un grand nombre me connût (2).

J'arrive rue des Moulins à l'instant même où mes collègues allaient se rendre en masse à la Convention (3). Je leur fais part de ce qui se passe : je les somme, au nom de la patrie, de n'aller pas impunément se livrer aux assassins; je leur démontre qu'ils seraient inévitablement sacrifiés sans que leur sacrifice pût être utile à la chose publique ; je me retire le dernier, et lorsque je suis sûr qu'ils sont tous, sinon en sûreté, du moins en position d'y pourvoir.

Je rends comple particulièrement de ce fait, parce que c'est à l'oubli de mon propre salut, pour m'occuper de celui de mes estimables collègues, que je dois la liberté de respirer l'air pur d'une terre hospitalière....

si , sous le couteau, j'ai contracté l'habitude de ne leur rien céder, je ne la perdrai pas sur la terre de l'hospitalité.

(1) Sar la proposition de l'un de nous, il avait été arrêté que toutes les victimes désignées se rendraient à la séance, et là expireraient à la tribune où ils feraient entendre la voix de la vertu opprimée; ils venaient de m'en donner avis, c'en était fait d'eux si je n'avais pas eu le bonheur de les prévenir.

(2) Je fus signalé rue de l'Échelle par Simond , l'un des proconsuls au MontBlanc; mais il se contenta de me fizer. (3) Je crois avoir dit plus haut qu'un tiers s'était rendu à la Convention.

T. XXVIII.

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« Généreux Calvadociens ! recevez ici le tribut de må recoñ. naissance : c'est vous qui pouvez particulièrement me juger; vous connaissez tous mes crimes; depuis le commencement de la révolution vous avez Iu l'ouvrage périodique que j'ai consacré à la défense des principes, à la propagation du patriotisme et des vertus sociales...

Généreux Calvadociens! mes crimes sont ceux des trentequatre victimes que les poignards de l'anarchie poursuivent. Nous avons tous lutté pour la même cause... Ah! si vouloir donner une constiiution à la République ; si vouloir maintenir son unité et son indivisibilité; si vouloir réunir tous les citoyens dans les douces étreintes de la fraternité; si défendre les propriétés des attentats du brigandage; si combattre toutes les têtes de l'hydre du despotisme; si au milieu des couteaux et des feux cachés sous une cendre perfide, poursuivre les tribuns, les dictatateurs, les triumvirs ; si arracher le masqué aux tyrans de toute espèce; si avoir signalé cent fois un scélérat fameux dont la bouche impie n'a prononcé l'arrêt de mort de Louis que pour se faire de son cadavre sanglant un échelon au trône; encore une fois, si ce sont là des forfaits; si ce sont des forfaits que d'avoir préché à la tribune ou dans nos écrits, le respect des personnes et des propriétés !.... Si ce sont des forfaits d'avoir vengé la liberté sainte des attentats d'une licence effrénée; que le champ de l'hospitalité devienne pour nous celui de la mort !... qu'il ne reste aucune irace de nos tombeaux! que la mer qui baigne le rocher célèbré qui vous a donné son nom roule nos restes impurs dans ses gouffres les plus profonds!... Mais que dis-je, vous nous avez rendu justice... et le chêne civique que vous nous avez offert reverdira pour nous, pour nos amis, pour nos enfans; il couvrira notre urne, et lorsque nous ne serons plus, nos neveux viendront, sous son ombrage, célébrer dans des hymnes civiques les vertus hospitalières et les douceurs des ames reconnaissantes. i

Après avoir payé à la gratitude le juste tribut que je lui devais, je reprends mon récit.

Je venais de remplir un devoir sacré; il en était un dernier

bien cher à mon coeur, c'était celui d'aller embrasser ma famille; je croyais que les bourreaux m'en laisseraient encore le temps; je cours chez moi; un ami me reconnaît : « Fuyez, me dit-il, votre ; maison est au pillage; on traine dans ce moment votre neveu s à la mairie ; et les scélérats qui vous devastent demandent votre

tête à grands eris (1), fuyez, encore une fois »... Je suivis un conseil salutaire, qui peut-être n'a retardé que de quelques instans l'heure fatale qui était sonnée pour moi. Si elle se prolonge encore quelque temps, je me propose de rendre compte de faits bien chers à mon coeur, et que la prudence me force à contenir, pour ne pas compromettre les respectables amis qui m'ont offert un asile , et qu'une Commune audacieuse a proscrits (2).

Ici devrait se terminer un récit fondé sur des faits dont j'ai été témoin, sur des attentats dont j'ai été la victime.... j'ai dit la vérité, la vérité tout entière ; je vais la dire encore, ou plutôt je vais mettre en scène mon collègue Lanjuinais.

(1) Voici ce qui s'est passé : soixante sicaires, armés de pistolets et de sabres, tombent à l'improviste dans ma maison (N. B. cinq ou six heures avant que le cret fût rendu); ils se précipitent d'abord dans une retraite où je travaillais ordipairement; ils en enlèvent les papiers pêle-mêle , sans ordre, sans reconnaissance , sans les coter ni les parapher; ils escaladent ensuite mes trois ateliers ; ils pillent, renversent, brisent, saccagent, jettent par les fenêtres, caractères, casses, ustensiles d'imprimerie; rien n'échappe à leur rage dévastatrice. Ils descendent ensuite, furieux, dans le logement qui recélait ma famille; ils arracherent de son lit ma fille aînée qui s'était brûlé la veille les deux jambes (*); ils la trainent nue sur le carreau ; ma femme leur reproche leur sérocité ; ils se saisissent d'elle; ils veulent l'entraîner à ma place; ils la menacent d'une affreuse priSon. Son courage l'abandonne ; la douleur d’ètre ravie des bras de ses enfans éteint en elle le courage d'un ame libre; elle tombe aux genoux de ces barbares qui se bornent, après mille excès, à trainer mon neveu et un ami à la mairie. Le croirait-on! un homme en écharpe commandait ces horribles attentals; et tel était l'aveuglement de ces misérables, qu'ils mirent les scellés sur les ateliers qu'ils avaient saccagés. Ainsi, le crime a mis son cachet sur les lieux mêmes oũ il avait exercé son brigandage. Maillard, le féroce Maillard , président des massacres de septembre, était à la tête de cette borde sacrilége.

(2) Par un arrêté du 3 juin, la Commune de Paris a déclaré que les personnes (*) La veille, éponvantée par le tocsin, et apprenant que deux de mes fidèles ouvriers yenaient d'être arrétés ; tremblante que je ne le fusse moi-meme, elle s'elait laissé tomber sur les jambes une chandiere d'eau boulante.

-Jonserverai que ma maison a fourul à ces bourreaux cinq victimes : mon scerétaire , deux de mes ouvriers, un ami et mon neveu ont été arbitrairement arrétés. Mon neveu, aide-de-camp du géuérai Labourdonnais, fait prisonnier et blessé à l'affaire du 20 juin, n'a pas tardé à recouvrer sa liberté . j'ignore le sort des quatre autres (Tous ces faits sont constans).

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