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1

Vers les 5 heures du soir, le faubourg Saint-Antoine, qui s'était levé comme tous les autres, sans savoir pourquoi, céda aux instigations qui lui furent faites, de marcher en armes à la Convention, au nombre de huit à dix mille. Pour les exciter encore davantage à cette démarche, on leur présenta la section

à de la Butte-des-Moulins entre autres, comme une section contrerévolutionnaire ; on leur dit qu'elle avait arboré la cocarde blanche; pendant qu'on semait ce bruit funeste dans le quartier des Quinze-Vingts, on disait à la Butte-des-Moulins que les faubourgs descendaient pour la désarmer. Ainsi, les ennemis de la chose publique, par cette double perfidie , étaient sur le point de faire verser le sang.

Déjà le faubourg Saint-Antoine avait braqué ses canons devant la principale porte du ci-devant Palais-Royal; dejà la Butte-desMoulins, renforcée par quelques compagnies de la section du Mail, disposait ses moyens de défense (1), et faisait le serment de périr jusqu'au dernier plutôt que de se laisser désarmer, lorsqu'un incident heureux changea l'état des choses.

Qu'allons-nous faire, s'écrie un canonnier du faubourg? faire couler le sang de nos frères, sur un bruit répandu par un homme en écharpe, il est vrai (2), mais qui peut bien cependant n'être pas fondé, s'il n'a pas été jeté parmi nous dans les intentions les plus perfides. Camarades, avant tout véritions le fait !

Une députation de trente braves sans-culotles se forme à la voix de ce digne citoyen; elle entre dans l'avant-cour; le premier signe qui frappe ses regards, est le bonnet de la liberté, el la cocarde tricolore à tous les chapeaux; une explication franche et amicale dissipe tous les nuages; les portes s'ouvrent; les barrières, les grilles n'opposent plus d'obstacles, et des braves

(1) Toutes les grilles avaient été fermées ; toutes les issues étaient gardées; un silence profond y régnait; enfin, le ci-devant Palais-Royal présentait l'aspect d'une place assiégée.

(2) Ce n'a été, comme je l'ai dit, que par des suggestions abominables, que le faubourg a marché; on avait le double dessein d'engager un combat avec la Butte-des-Moulins, dout l'anarchic voulait se venger, et en même temps d'elfrayer la Convention.

gens, qui tout à l'heure étaient sur le point d'en venir aux mains, se jellent dans les bras les uns des autres, se pressent, se ser rent, se demandent des excuses réciproques. Une scène affligeante suspend un moment ces épanchemens du patriotisme; on apprend que le généreux commandant de la Butle-des-Moulins, celui qui , deux ou trois jours auparavant, avait paru à la barra de la Convention, et qui était venu lui faire, avec ses camarades, un rempart de son corps, venait de tomber, frappé d'un coup de sang. La stupeur succède aux élans de la joie; on croit qu'il expire. On n'ignore pas que sa mort n'était due qu'à ses fatigues; depuis trois jours il ne s'était pas couché un seul instant, et il succombait à la douleur qu'il éprouvait de voir arriver le moment fatal d'un combat; un chirurgien accourt; il lui ouvre la veine; il répond de sa vie. Alors les cris de vive la République, d'anathème à l'anarchie, retentissent de toutes parts!...

Pendant que ces événemeus se passaient au dehors, la Convention nationale était livrée aux débats les plus affligeans; assiégée par une foule d'hommes et de femmes sans pudeur, elle délibérait au milieu des huées (1) et des plus insultantes provocations; et ces huées et ces provocations furent portées à un tel point, que plusieurs membres de la Montagne crurent devoir, par politique au moins , s'élever contre ces excès; l'un d'eux demanda même que la Convention se formât en comité général. Enfin, Lacroix, cédant à un mouvement qu'il aurait voulu retirer, s'écrie : Non, la Convention n'est pas libre! - On connaît le résultat de cette journée; la commission des Douze, après avoir lutté avec constance, après avoir assiégé la tribune pour faire son rapport, fut suspendue sans pouvoir obtenir la parole ni jus

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Lice 2).

(1) Des femmes armées retenaient captifs les députés, à moins qu'ils ne montrassent un signe convenu; l'un d'eux, poursuivi par cinq ou six de ces mégères, fut obligé de sauter par une croisée.

(2) La séance levée, le président et le secrétaire se rendirent sur la terrasse poor fraterniser, disait-on, avec le peuple ; une promenade civique se fit aux flambeaux, et se termina à la place du Carrousel, où les bouches qui avaient vomi les plus affreuses imprécations pendant la journée entoinèrent l'hýionc des Marseillais !!!

il

La nuit, les rues furent illuminées; de nombreuses patrouilles circulèrent dans toutes les sections; celles du faubourg SaintAntoine, qui avait été reconduite par celles du Mail et de la Bulte-des-Moulins, se livra pendant quelques heures à des plaisirs avoués par le patriotisme; enfin, malgré la malveillance qui essaya de troubler la tranquillité publique (1), le jour parait sans que les bons citoyens aient eu à gémir d'aucune scène affligeante.

La suspension de la commission extraordinaire n'était qu'une demi-victoire pour l'anarchie. Un rapport devait être fait par le comité de salut public, où les pièces devaient être déposées et examinées, conjointement avec trois membres de cette commission. Or, quelques astuces qu'on osåt mettre en œuvre, quelques ressorts qu'on fît jouer, de quelque voile officieux qu'on essayât de couvrir la vérité, elle devait sortir pure et lumineuse, même du chaos où l'on aurait fait de vains efforts pour l'enchaîner.

Ce ne pouvait être là le but des conspirateurs ; ils devaient tout tenter dans leur audace. Anéantir les preuves de leurs crimes, n'était pas une mesure suffisante; il leur fallait anéantir aussi les hommes intrépides et vertueux, qui, au milieu des couteaux et des poignards, avaient eu le courage de saisir les fils de ce dédale, et de pénétrer dans la caverne où ces Cacus avaient forgé leurs forfaits.

Le même conciliabule qui avait eu lieu dans les nuits précédentes, se tint encore dans celle du 31 mai au 1er juin , journée fatale, qui doit être l'époque glorieuse du triomphe de la liberté sur le monstre de l'anarchie; espoir qui soulage l'ame des vrais r. publicains, 'qui ont juré de ne courber jamais la tête que devant les lois, et qui après avoir brisé l'odieux joug du despotisme couronné, ne consentiront point à ployer le genou devant un tyran, dont le sceptre est un poignard et les arrêts des assassinals.

L'anarchie et ses suppôts, réunis dans son repaire, méditaient de porter les derniers coups; l'homme de sang, du nom duquel

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(1) Le tocsin sonna encore dans une ou deux sections.

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je ne salirai pas ce récit, s'y était rendu ; il y avait dicté une adresse de proscription, tendante à commander impérativement à la Convention, de lui livrer les douze membres de la commission extraordinaire, et les vingt-deux députés dont la section de la Halle avait déjà demandé les têtes ; on avait eu soin seulement d'en soustraire quelques-uns; non pas pour diminuer le nombre des victimes, car le couteau de la scélératesse ne veut rien perdre; aussi les hommes de proie avaient-ils rempli les cases vides, et les noms d'Isnard et de deux autres collègues bien dignes d'être inscrits sur cette liste honorable, remplacèrent ceux de Valady, de Lanthenas et Doulcet (1).

Dès le matin, instruite des arrêtés liberticides de la nuit , instruite des mouvemens qui se préparaient, une partie des proscrits se rassembla rue des Moulins, pour délibérer , non pas sur ses propres dangers, mais sur ceux de la patrie. Plusieurs d'entre nous s'étaient rendus de bonne heure à l'assemblée. Lanjuinais, bravant les huées, bravant les poignards (2), montrant aux hommes féroces, qui calculaient avec impatience les minutes qu'il avait encore à exister, un front calme et serein ; le courageux Lanjuinais, dis-je, venait de demander a la cassation de , toute autorité révolutionnaire dans Paris, de tous ses actes, » avec autorisation aux citoyens de leur courir sus, de saisir · ceux qui se prétendraient revêtus d'une telle autorité. » - Il

- II serait difficile de peindre les orages précurseurs de la foudre qui était prêle à éclater, et dont aucun siècle n'a fourni l'exemple.

A prine achevait-il, que cette prétendue autorité révolutiondaire se présente à la barre et qu'elle y vomit, avec des gestes furieux, le libelle que le scandale et le crime avaient fabriqué dans les ténèbres de la nuit, « Le peuple est debout, y était-il » dit : sauvez-le, en lui sacrifiant les traîtres que son indignation

réclame.... justice, ou il se la fera lui.même!

C

(1) Ce dernier est inconsolable d'être effacé du registre des proscriptions; aussi a-t-il fait depuis tous ses efforts; aussi manifeste-t-il chaque jour un courage qui doit lui mériter l'honneur d'une réinscription.

(2) On lui présenta un pistolet à la tribnne.

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Je ne parlerai pas des applaudissemens convulsifs qui retentirent et de la montagne et des tribunes, remplies plus que jamais de satellites de septembre; je ne parlerai pas de la réponse concertée du président; mais quel pinceau pourra retracer la scène horrible qui se prépare?

On délibère pour la forme; on exige qu'à l'instant on fasse droit au vou féroce, exprimé par l'organe des furies. Des cris, des hurlemens retentissent dans le sanctuaire des lois; la majorité de l'assemblée cependant ne cède point à ce premier mouvement de terreur : elle passe à l'ordre du jour motivé sur le décret qui renvoie à un rapport qui doit être fait sous trois jours par le comité de salut public.

Le décret n'était pas rendu, que ces forcénés pétitionnaires se précipitent de la montagne où ils étaient assis, l'un d'eux fait briller une épée; « Peuple, tu es trahi! s'écrient-ils : » ils sortent de la salle en proférant les plus sanglantes menaces; des hommes, des femmes, apostés dans les tribunes, se lèvent à leur voix, en poussant des hurlemens affreux; les têtes des de putés proscrits, qui étaient présens, sont signalées; Qu'ils n'échappent pus! devient un cri général; des sicaires courent aux diverses issues; on croit pendant un moment que le temple des lois va être ensanglanté; d'autres scènes, cependant, se passaient au-dehors.

Des bataillons de recrues, destinés pour la Vendée, avaient élé recelés dans les casernes de Courbevoie, et relenus sous divers prétextes : on les avait, pour ainsi dire, affamés depuis plusieurs jours; on les égarsit par des suggestions criminelles; on leur peignait la majorité de la Convention comme une horde de scélérats, vendus et livrés à Pilt et Cobourg; on allumait leur haine, et on alimentait leurs vengeances; il ne restait plus qu'à les diriger.

La légion de Rozental, tant de fois dénoncée, et de laquelle on s'étail servi pour plusieurs arrestations arbitraires, particulièrement pour arracher de leurs domiciles un capitaine de la section du Contrat social, citoyen estimable, et le maître de

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