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prochées entre eux sur la carte , que ne l'étoient les parallèles. Cette méthode eût été bonne pour décrire une zône qui se feroit peu écartée du trente-sixième degré de latitude. Mais, comme Marin l’employoit dans une largeur de quatre-vingt-sept degrés, on conçoit qu'il n'a fait que changer la place où les erreurs fe commettoient dans les projections plattes , &

que la science n'y a rien gagné du côté de l'exactitude. Quelques mots donneront une idée du systéme de Marin de Tyr, confidéré sous les rapports astronomiques.

La longueur de la Méditerranée , prise depuis le détroit jusqu'à Isus, est de 62 degrés dans la carte de Marin, tandis que d'après les observations modernes, l'intervalle, entre ces deux points,

n'eft
que

de 41°, 30'. La distance, depuis le cap Sacrum jusqu'au promontoire Comaria , dans l'Inde , est donnée par Marin, pour être de 119°, 15', quoiqu'elle ne soit que de 85°, 35'.

L'intervalle, entre le cap Sacrum & l'embouchure orientale du Gange, y est fixé à 168°, 10', quoiqu'il ne soit que de 99°, 23', 48".

La longitude de Thinæ y est indiquée à 225°, 40', quoique cette ville , la même que Tanaserim, ne soit pas à plus de 106°, 27' du cap Sacrum.

Il résulte que, d'après les observations & la manière de compter des modernes, Marin de Tyr s'est trompé de plus de 410 lieues sur la Méditerranée; de plus de 800 en ligne droite, sur la distance de l'Espagne au Gange; de près de 3000 lielies, ou du tiers de la circonférence du globe , sur la distance de Thinæ ; & que tous les points intermédiaires de fa carte auroient subi une altération proportionnelle dans leurs positions.

Aucun monument géographique ne présente une masse d'erreurs si énorme; &, en les comparant à celles qu'Eratosthènes avoit commises, dans un temps où les Grecs commençoient à peine à cultiver les sciences , on seroit forcé de croire, qu'à l'epoque où Marin de Tyr écrivoit , l'ouvrage d’Eratosthènes & les anciens matériaux qu'il avoit employés, étoient entièrement perdus.

Cependant, la Géographie d'Eratosthènes est citée par des auteurs qui vivoient plus de mille ans après Marin de Tyr; & l'on ne peut se persuader que ce Livre élémentaire ait échappé aux recherches d'un homme que Ptolemée nous dit avoir lu & extrait les auteurs qui l'avoient précédé. Il est donc de la plus grande vraisemblance que Marin a connu & consulté l'ouvrage d’Eratosthènes ; qu'il y avoit vu la prodigieuse différence qui existoit entre les opinions de cet ecrivain, & celles qu'il vouloit leur substituer. Pourquoi les avoit-il rejetées ? fur quelles bases établissoit-il son nouveau systême ? & quelles sont les autorités qui l'ont entraîné ? C'est ce que le citoyen Gosselin a expliqué dans un mémoire fort étendu , dont on ne donne ici qu'un court extrait.

Marin de Tyr n'étoit point astronome; il étoit au-dessus de les forces d'appliquer avec succès le résultat des observations à la construction des cartes. D'ailleurs, il existoit alors peu d'observateurs ; &, de l'aveu de Ptolémée , on n'avoit encore que des approximations très-incertaines pour déterminer les distances dans le sens des longitudes. Les recherches, les travaux d'Hipparque , l'observation d'un petit nombre d'éclipses de lune, ont pu

Geographie ancienne, Tome III.

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influer, à diverses reprises, sur le plan de quelques portions de la Méditerranée , sans pouvoir servir de base à un dérangement sensible darıs l'ensemble de cette mer , dont l'étendue se trouvoit à-peu-près limitée par les mesures que la tradition conservoit. ... Mais, ce fyftême de Marin de Tyr présente raoins des corrections partielles , qu’un changement général dans toutes les longitudes, depuis l'extrémité occidentale de l'Ibérie,

julqu'aux contrées les plus voisines de l'Orient; &, si l'on vouloit se persuader que ces changemens euiffent été autorisés par des observations, il faudroit admettre, contre toute vraisemblance, & contre toute possibilité , que les observations auroient été rejetées , à la fois & presqu'en même temps, dans tout l'ancien monde ; il faudroit admettre que chacune de ces observations auroit été fausse, qu'elles auroient toutes péché en excès ; que l'excès auroit été de la moitié, & que même il se feroit accru progressivement dans tous les lieux de la terre, à mesure que les observateurs s'éloignoient du méridien des îles Fortunées.

Tant d'erreurs ne peuvent appartenir à l'observation; &, comme elles sont presque propor. tionnelles dans la carte de Marin de Tyr, il faut se persuader qu'elles doivent toutes avoir été commises par une même cause, qu'elles doivent avoir une origine indépendante de toute observation astronomique ; enfin qu'elles tiennent uniquement au désordre de fa graduation.

En parlant d'Eratosthènes, on a dit qu'il comptoit sept cents stades au degré du grand cercle de la terre; que cette détermination, bien antérieure à son siècle, avoit subfifté jufqu'au temps de Posidonius; & que ce dernier astronome , par une opération vicieuse , avoit établi , que le degré du grand cercle ne devoit plus contenir que cinq cents des stades employés

par Eratosthènes.

Or, c’est en adoptant cette dernière évaluation, que Marin de Tyr paroît au citoyen Gosselin avoir commis la plupart de ses erreurs. En l'appliquant à la graduation des anciennes cartes qui existoient de son temps, il en a corrompu nécessairement toutes les longitudes. On conçoit, en effet, que cette nouvelle graduation, substituée à celle d'Eratofthènes, devoit, sans rien déranger au plan primitif de sa carte, faire trouver, dans un espace donné, un nombre de degrés plus grand que celui qui résultoit d'abord de la valeur qu'il leur avoit assignée , puisque chaque degré n'embrasfoit plus , sur le terrein , que cinq septièmes de l'étendue qu'il auroit dû avoir.

A cette première erreur, Marin de Tyr a ajouté celle qu’Eratosthènes avoit commise lui-même, lorsqu'il méconnut la projection de la carte qu'il vouloit copier. Cette carte étoit projetée suivant la méthode des cartes plattes ; toutes les distances qu'il y mesuroit sur le trente-sixième degré, étoient fictives & trop grandes d'environ un cinquième, c'està-dire, de la différence que produit la divergence des méridiens , dans ces sortes de projections.

Ces deux causes ont fuffi pour répandre dans la carte de Marin de Tyr, les grandes imperfections que le citoyen Goffelin y a fait remarquer. Et ces causes d'erreur une fois connues, il devient facile de ramener cette carte, sauf quelques légères modifications , aux anciennes bases qu’Eratosthènes avoit suivies, d'y ręconnoître ensuite les traces d'une

)

déjà par

exactitude sur laquelle on devoit d'au.tant moins compter, qu'au premier aspect, cette carte paroît inconciliable avec les observations.

Il ne faut, en effet, que considérer la carte de Marin de Tyr, comme une carte à prca jection platte , dans laquelle les de grés de longitude devront être comptés, sous tous les parallèles, à raison de soo stades , comme sous l'équateur , & convertir ensuite le nombre de stades trouvés en degrés de 7490 stades chacun. En voici la preuve.

La carte d'Eratosthènes présenroit 27,300 stades , pour la différence, en longitude, entre le détroit des Colonnes & ljus. Celle de Marin de Tyr donne , pour le même intervalle, 62 degrés , qui, à 500 stades , font 31,000 stades. Ainsi l'opinion de ces auteurs se rapproche

la distance itinéraire , & ne diffère plus essentiellement, que par le nombre de degrés qu'ils ont comptés entre le premier de ces lieux & le second. Mais, fi l'on divife par sept cents,

les trente & un mille stades de Marin de Tyr, pour les convertir en degrés égaux à ceux qu'Eratosthènes avoit employés, on trouvera 44', 17', 8"; la différence entre ces deux Géographes ne sera plus que de 5, 17', 8", au lieu de 23° qu'elle présentoit d'abord; & l'erreur de Marin de Tyr, qui, en première analyse, étoit de 2', 30', d'après les observations modernes, se trouve maintenant réduite à 2°, 47', 8", sur la longueur de la Méditerranée. Ainsi, ce que l'on donne ici du travail du citoyen Gosselin, & les développemens que l'on trouvera dans ses mémoires particuliers, prouvent que les différens syftêmes géographie-astronomiques des Grecs, posoient tous sur une carte ancienne , dont ils n'ont jamais connu la construction. Cette carte primitive, qu'ils ont fans cesse altérée, étoit nécessairement le résultat d'une science perfectionnée par une longue fuite d'observations ; & tout semble annoncer que ces observations étoient aussi exactes que celles que nous possédons aujourd'hui,

Ptolémée.

Ptolémée entreprit de donner à la Géographie des principes purement astronomiques , & d'écarter de la science la combinaison des mesures itinéraires toujours si incertaines. Marchant sur les traces d'Hipparque, il voulut que dorénavant les cartes fussent construites sur des bases sûres & invariables , susceptibles d'être connues & vérifiées par tous les peuples & dans tous les temps. Il compta pour rien les difficultés qui avoient arrêté cet astronome, ou plutôt il ne s'inquiéta point des erreurs que le défaut de connoiffances positives alloit lui faire commettre. Satisfait d'avoir rangé toutes les parties de la terre sous une forme nouvelle , sous une apparence plus exacte , il crut n'avoir laissé aux siècles à venir que le soin d'ajouter à son ouvrage les découvertes que le temps amèneroit. Mais les efforts de Ptolémée n'eurent pas le succès qu'il en attendoit : comme il s'étoit emparé d'une idée qui appartenoit à Hipparque, il faisit mal les élémens qui devoient le guider; & , loin de donner à la science la perfection qu’une main habile auroit pu

lui
procurer,

il la bouleverfa totalement. Le premier objet qui occupa Ptolemée , fut la projection des cartes ; il rejeta , avec

raison, celle qu'avoit adoptée Marin de Tyr , pour y substituer la méthode d'Hipparque, dans laquelle tous les méridiens & les parallèles sont représentés par des portions de cercle, qui, à leurs rencontres, doivent se couper à angles droits. Les moyens qu'il donne pour tracer cette projection, sont adaptés à l'étendue des terres qu'il connoiffoit , & les meilleurs Géographes l'emploient encore aujourd'hui pour décrire les parties du globe , comprises entre l'équateur & le pole.

Ptolémée ne changea rien dans les principales longitudes que Marin de Tyr avoit fixées sur le parallèle de Rhodes, depuis les îles Fortunées jusqu'au promontoire Cory, dans l'Inde, qu'il laiffa à 125°, 20' du premier méridien. Quant aux cent degrés que Marin ajoutoit pour-l’espace compris entre le cap Corya & Thinæ, Ptolemée crut qu'ils devoient être réduits à 54°, 40'. Sa raison est, que Marin de Tyr avoit toujours compté en ligne droite, les distances que les Itinéraires donnoient, quoique les navigateurs eussent fait connoître les déviations de leur route, en indiquant les différens rumbs de vents qu'ils courroient pour arriver aux diverses échelles de l'Inde , depuis le cap Cory jusqu'à Catigara, le dernier des ports connus au pays de Sines.

C'est d'après les mêmes Itinéraires , que Ptolémée resserra les distances données par Marin. Lorsque la navigation étoit indiquée, comme suivant à-peu-près le même parallèle, Ptolémée retranchoit, de la distance totale , un tiers pour les sinuosités qu'il supposoit dans la route; & lorsqu'il étoit dit que la navigation s'inclinoit d'un quart fur l'équateur , il ôtoit encore le sixième de la somme qui lui restoit, pour réduire la distance à un parallèle , & avoir l'intervalle des méridiens. En voici un exemple :

Les navigateurs, & d'après eux Marin de Tyr , avoient dit que la navigation, entre Curura & Palura , se dirigeoit au levant d’hiver, & que la route étoit de.. : 9,450 stades. Ptolemée en ôte le tiers pour les déviations qu'il fuppofe dans la route . . 3,150

Refte

6,300 Il ôte ensuite le sixième pour la réduction au parallèle

1,050
Reste pour l'intervalle entre les méridiens
Ptolémée les réduit en degrés, à raison de 500

stades
pour

chacun ; il trouve donc que la différence en longitude , entre Curura & Palura , est de 10°, 30'.

Il est facile de concevoir combien une pareille méthode, dénuée d'ailleurs de tout autre fecours, devoit entraîner d'erreurs. Aussi, malgré les efforts de Ptolemée , toute la configuration des parties orientales de l'Inde, ent tellement altérée dans ses Tables , que c'est encore un probleme de savoir quelles sont les contrées qu'il a prétendu y décrire.

Mais, comment Ptolemée a-t-il pu faire, dans ses longitudes, les erreurs énormes qu'on lui connoît ? C'est ce qu'il est curieux de rechercher.

Nous favons bien que les fautes de Ptolémée ne lui appartiennent pas exclusivement, qu'il n'en est pas le premier auteur; que Posidonius, que Marin de Tyr & d'autres les avoient commises avant lui; mais comme Ptolémée se donne pour le restaurateur de la Géographie , & pour avoir en quelque sorte recréé la science, on doit le rendre respon

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5,250 stades.

fable des erreurs qu'il a admises, comme si elles lui étoient personnelles. Le Tableau suivant fait connoître les principales erreurs commises par Ptolémée, dans les lieux nommés par Eratosthènes & Strabon, comme placés sur les cartes , d'après de bonnes observations.

Principales longitudes de Ptolémée, comptées du Cap Sacrum.

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II 52

18 52

21

оо

41 12

Cap Sacrum
Détroit des Colonnes d'Hercule...
Cap méridional des Pyrénées
Marseille
Carthage
Rome
Détroit de Sicile.
Cap Pachynım..
Cap Tenare...
Cap Phycus.
Cap Сriu-Métapon.
Cap Sunium ...
Cap Samonium.
Bysance..
Embouchure du Borystènes
Rhodes
Alexandrie
Méroé..
Syène
Péluse ...
Amisus
Isus .
Diofcurias .
Embouchure du Phase.
Thapsaque..
Les Portes Caspiennes.
Milieu de la Patalène.
Cap Corharia ...
Sources de l'Indus.
Embouchure orientale du Gange.
Thinæ,

5 оо

3 10
O +

50 0 17 50 o

o +5 58 0 22 оо 13 54 8 + 8

5 52 32 20 O

o +13 28

O 34 10 0

I 15 +13 8 45 37 10 O

24 37
o +12 33

O 37 30 0 24 3 3 +13 26 57 47 30 0 30 54 0 +16 36 0 47 30 o

29 30 49 +17 59 II 50 50

32 1 36 +18 3 24 51 5o

32 49

O +18 16 O 53 оо 35 o +18 0 o 53 30 o 37 25 49 +16'

II 55

o +13 48 0 56 00 36 25 45 +19 34 15 58 00 38 48 30 +19 II 30 59 оо 42 41 5 +16 18 55 59 300

40 40

o +18 50 61

41 30

o +19 30

44 51 o +17 39 0 66 300

44 40

O +21 50

50 52 o +17 480 70 оо 51 5

o +18 55 70 400

48:56 0 +21 44 91 300

61
5

o +30 25 109 10 O

77 7
o +32 3

O 119 15 o

85 36 0 +33 40 0 122 30 o 80 52 0 +41 38

o 0 146 0 0 99 23 45 +46 36 15 177 30 o 106 27 0 +72 3 0

оо

62 300

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68 400

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