Page images
PDF
EPUB

not et sa femme allèrent à Paris pour un procés qui les ruinait, lorsque la fortune, qui élève et qui abaisse les hommes à son gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hôpitaux des armées, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix. Jeannot fut bientôt de part dans l'entreprise ; il entra dans d'autres affaires. Dès qu'on est dans le fil de l'eau ?, il n'y a qu'à se laisser aller ; on fait sans peine une fortune immense. Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines voiles, ouvrent des yeux étonnés ; ils ne savent comment vous avez pu parvenir ; ils vous envient au hasard, et font contre vous des brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot le père, qui fut bientôt M. de la Jeannotière, et qui, ayant acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école monsieur le marquis son fils, pour le mettre à Paris dans le beau monde.

Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler 8. Le petit marquis ne lui fit point de réponse ; Colin en fut malade de douleur.

Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune marquis : ce gouverneur, qui était un homme du bel air 10, et qui ne savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas. Ils prirent pour

arbitre un auteur qui était célèbre alors par des ouvrages agréables 11 : il fut prié à dîner. Le maître de la maison commença par lui dire : « Monsieur, comme vous savez le latin, et que vous êtes un homme de la cour... Moi, monsieur, du latin ! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et bien m'en a pris 12 ; il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne partage pas son application entre elle et les langues étrangères : voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit plus agréable que les hommes : leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grâce ; elles n'ont sur nous cette supériorité que parce qu'elles ne savent pas le latin. - Hé bien ! n'avais-je pas raison ? dit madame. Je veux que mon fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde ; et vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu. Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin? plaide-t-on en latin quand on a un procés ? »

Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation 13, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaître Cicéron, Horace et Virgile. « Mais qu'apprendra

t-il donc ? car encore faut-il qu'il sache quelque chose : ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie ? - A quoi cela lui servira-t-il ? répondit le gouverneur. Quand monsieur le marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas les chemins ? Ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va très commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve. Vous avez raison, répliqua le père : mais j'ai entendu parler d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie. — Quelle pitié ! repartit le gouverneur ; se conduit-on par les astres dans ce monde, et faudra-t-il que monsieur le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe ?... »

Enfin, après avoir examiné le fort et le faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis apprendrait à danser.

La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se développa bientôt avec un succès prodigieux : c'était de chanter agréablement des vaudevilles. Les grâces de la jeunesse, jointes à ce don supérieur, le firent regarder comme un jeune homme de la plus grande espérance. Il pillait Bacchus et l’Amour 14 dans un vaudeville, la Nuit et le Jour dans un autre, les Charmes et lés Alarmes dans un troisième ; mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de plus ou de moins qu'il ne fallait, il les faisait corriger moyennant vingt louis d'or par chanson : et il fut mis dans l'Année littéraire 15 au rang des la Fare, des Chaulieu, des Hamilton, des Sarazin et des Voiture.

Madame la marquise crut alors être la mère d’un bel esprit 16 et donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune homme fut bientôt renversée ; il acquit l'art de parler sans s'entendre 17 et se perfectionna dans l'habitude de n'être propre à rien. Quand son père le vit si eloquent, il regretta vivement de ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait acheté une grande charge dans la robe 18. La mère, qui avait des sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour son fils. En attendant il dépensa beaucoup, pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en grands seigneurs.

Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les grands biens de monsieur et de madame de la Jeannotière,

en se les appropriant et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des conseils ; elle devint la meilleure amie du père et de la mère. Une vieille voisine proposa le mariage ; les parents, éblouis de la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la proposition : ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime. Le jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont il était aimé ; les amis de la maison le félicitaient ; on allait rédiger les articles 19, en travaillant aux habits de noce et à l'épithalame.

Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l'amour, l'estime et l'amitié allaient lui donner ; ils goûtaient, dans une conversation tendre et animée, les prémices de leur bonheur ; ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet de chambre de madame sa mère arrive tout effaré : « Voici bien d'autres nouvelles, dit-il, des huissiers déménagent la maison de monsieur et de madame ; tout est saisi par des créanciers ; on parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences 20 pour être payé de mes gages.

Voyons un peu, dit le marquis, ce que c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là. — Oui, dit la veuve, allez punir ces coquinslà : allez vite. » Il y court, il arrive à la maison ; son père était déjà emprisonné ; tous les domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans consolation, noyée dans les larmes ; il ne lui restait rien que le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes et de ses folles dépenses.

Après que le fils eut longtemps pleuré avec la mère, il lui dit enfin : « Ne nous désespérons pas : cette jeune veuve m'aime éperdument ; elle est plus généreuse encore que riche ; je réponds d'elle : je vole à elle, et je vais vous l'amener. » Il retourne donc chez sa maîtresse 21. « Quoi ! c'est vous, M. de la Jeannotière ! que venez-vous faire ici ? abandonne-t-on ainsi sa mère ? allez chez cette pauvre femme, et, dites-lui que je lui veux toujours du ien : j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la préférence. »

Le marquis stupéfait, la rage dans le cœur, alla chercher son ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein et lui demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme lui, gouverneur d'enfants. « Hélas ! je ne sais rien, vous ne m'avez rien appris, et vous êtes la première cause de mon

malheur : et il sanglotait en lui parlant ainsi. — Faites des romans, lui dit un bel esprit qui était là ; c'est une excellente ressource à Paris... »

Le marquis fut près de s'évanouir ; il fut traité à peu près de même par ses amis et apprit mieux à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste de sa vie.

Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit avancer une chaise roulante à l'antique, espèce de tombereau couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un jeune homme grossièrement vêtu ; c'était un visage rond et frais, qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune était cahotée à côté de lui. La voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maître 22 : le voyageur eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abîmé dans sa douleur. « Eh, mon Dieu ! s'écria-t-il, je crois que c'est là Jeannot. » A ce nom le marquis lève les yeux ; la voiture s'arrête : « C'est Jeannot lui-même, c'est Jeannot ! » Le petit homme rebondi ne fait qu'un saut et court embrasser son ancien camarade. Jeannot reconnut Colin ; la honte et les pleurs couvrirent son visage. « Tu m'as abandonné, dit Colin, mais tu as beau être grand seigneur, je t'aimerai toujours. » — Jeannot, confus et attendri, lui conta en sanglotant une partie de son histoire. « Viens dans l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin ; embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble. »

Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. « Qu'est-ce donc que tout cet attirail ? vous appartient-il ? Oui, tout est à moi et à ma femme. Nous arrivons du pays, je suis à la tête d'une bonne manufacture de fer étamé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux petits ; nous travaillons beaucoup ; Dieu nous bénit ; nous n'avons point changé d'état, nous sommes heureux ; nous aiderons notre ami Jeannot. Ne sois plus marquis ; toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays ; je t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile ; je te mettrai de part 23, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre où nous sommes nés. »

Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie, la tendresse et la honte ; il se disait tout bas : Tous mes amis du bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon secours. Quelle instruction 2. ! La bonté d'âme de Colin développa dans le cœur de Jeannot le germe du bon naturel que le monde n'avait pas encore étouffé : il sentit qu'il ne pou

vait abandonner son père et sa mère. « Nous aurons soin de ta mère, dit Colin ; et quant à ton bonhomme de père, qui est en prison, j'entends un peu les affaires ; ses créanciers, voyant qu'il n'a plus rien, s'accommoderont pour peu de chose 25 ; je me charge de tout. » Colin fit tant qu'il tira le père de prison. Jeannot retourna dans sa patrie avec ses parents, qui reprirent leur première profession. Il épousa une seur de Colin, laquelle, étant de même humeur que le frère, le rendit très heureux ; et Jeannot le père, et Jeannotte la mère, et Jeannot le fils virent que le bonheur n'est pas dans la vanité.

IV. Mésintelligence avec Frédéric II

A MADAME DENIS 1

Je vous envoie, ma chère enfant, les deux contrats du duc de Wurtemberg ? ; c'est une petite fortune assurée pour votre vie. J'y joins mon testament. Ce n'est pas que je croie à votre ancienne prédiction que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin. Je ne me sens pas d'humeur à mourir d'une si sotte mort ; mais la nature me fait beaucoup plus de mal que lui, et il faut toujours avoir son paquet prêt et le pied à l'étrier, pour voyager dans cet autre monde où, quelque chose qui arrive, les rois n'auront pas grand crédit.

Comme je n'ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches 3 à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu'à déserter honnêtement“, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.

Je vois bien qu'on a pressé l'orange 5 ; il faut penser à sauver l'écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois.

Mon ami signifie mon esclave.
Mon cher ami veut dire vous m'êtes plus qu'indifférent.

Entendez par : je vous rendrai heureux, je vous souffrirai tant que j'aurai besoin de vous.

Soupez avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir. Le dictionnaire peut être long ; c'est un article à mettre dans l'Encyclopédie.

Sérieusement, cela serre le cæur. Tout ce que j'ai vu est-il possible ? Se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un homme les choses les plus tendres,

« PreviousContinue »