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l'exécution ayant ses limites par sa nature, il est inutile de la borner, outre que la puissance exécutrice s'exerce toujours sur des choses momentanées...

Mais si, dans un État libre, la puissance législative ne doit pas avoir le droit d'arrêter la puissance exécutrice, elle a le droit et doit avoir la faculté d'examiner de quelle manière les lois qu'elle a faites ont été exécutées...

Mais, quel que soit cet examen, le corps législatif ne doit pas avoir le pouvoir de juger la personne et par conséquent la conduite de celui qui exécute. La personne doit être sacrée, parce qu'étant ? nécessaire à l'État pour que le corps législatif n'y devienne pas tyrannique, dès le moment qu'il 8 serait accusé ou jugé, il n'y aurait plus de liberté...

La puissance exécutrice, comme nous avons dit, doit prendre part à la législation par sa faculté d'empêcher", sans quoi elle sera bientôt dépouillée de ses prérogatives. Mais si la puissance législative prend part à l'exécution, la puissance exécutrice sera également perdue.

Si le monarque prenait part à la législation par la faculté de statuer 10, il n'y aurait plus de liberté. Mais, comme il faut pourtant qu'il ait part à la législation pour se défendre, il faut qu'il y prenne part par la faculté d'empêcher...

Voici donc la constitution fondamentale du gouvernement dont nous parlons. Le corps législatif y étant composé de deux parties, l'une enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la législative.

DE L'ESPRIT DES LOIS.

(1694-1778)

VOLTAIRE*

I. Les Rois en exil Notre héros se mit à table avec six étrangers qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

(*) VOLTAIRE s'appelait en réalité François-MARIE AROUET. Il ne prit qu'en 1718 le nom de Voltaire, anagramme de son nom écrit en lettres capitales : ARQUET : L. J. (le jeune). Il appartenait à une famille de bonne bourgeoisie parisienne et fit' de solides études. Dès 1718, sa tra. gédie d'Edipe le rend célèbre. Exilé en 1726, à la suite d'une querelle avec le chevalier de Rohan, il se rendit en Angleterre. Le séjour

Un valet, qui versait à boire à l'un de ces étrangers, s'approcha de l'oreille de son maître sur la fin du repas et lui dit : « Sire, Votre Majesté partira quand elle voudra : le vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un autre domestique, s'approchant de son maître, lui dit : « Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue, et la barque est prête. » Le maître fit un signe et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet, s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui dit : « Sire, croyez-moi, Votre Majesté ne doit pas rester ici plus longtemps, je vais tout préparer. » Et aussitôt il disparut.

Notre héros et son ami ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître : « Votre Majesté partira quand elle voudra, » et sortit comme les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître : mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger ; il lui dit : « Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus ; et nous pourrions bien être coffrés cette nuit, vous et moi : je vais pourvoir à mes affaires ; adieu. »

Tous les domestiques ayant disparu, tous demeurèrent dans un profond silence. Enfin notre héros le rompit : « Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie ! pourquoi êtes-vous tous rois ? pour moi, je vous avoue que ni moi ni mon ami nous ne le sommes. »

Le premier prit alors gravement la parole, et dit en italien : « Je ne suis point plaisant 1, je m'appelle Achmet III ; j'ai été grand sultan plusieurs années ; je détrônai mòn frère ; mon

de deux ans et demi qu'il fit à Londres et durant lequel il publia la Hen. riade, poème épique sur Henri IV (1728), exerça sur lui l'influence la plus heureuse. Rentré en France, il publia un grand nombre d'ouvres : l'Histoire de Charles XII de Suède (1731), les tragédies de Zaire (1732) et de Mérope (1743), les Lettres anglaises ou Lettres philosophiques (1734), et le conte de Zadig (1748). En 1750, il se rend en Prusse, auprès du roi Frédéric II, qui l'appelle : il reste trois ans à Berlin ou à Potsdam et publie en 1751 le Siècle de Louis XIV, que suivra en 1756 le dernier de ses grands ouvrages historiques, l'Essai sur les mours et l'esprit des nations, histoire de l'Europe depuis Mahomet et Charlemagne jusqu'à Louis XIV. Cette même année, il s'installe aux portes de Genève, puis à Ferney, dans le pays neutre de Gez. C'est l'époque de la « royauté de Ferney », souveraineté intellectuelle qui dure jusqu'à sa mort, survenue à Paris, où il était rentré depuis peu de mois. Il faut signaler, durant cette période, les contes de Candido (1759), de Jeannot et Colin (1764), la même année que son Dictionnaire philoso. phique. A cette ouvre énorme, il faut ajouter sa Correspondance (environ douze mille lettres).

neveu m'a détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs, j'achève ma vie dans le vieux sérail ; mon neveu, le grand sultan Mahamoud, me permet de voyager quelquefois pour ma santé ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Un jeune homme qui était auprès d'Achmet parla après lui et dit : « Je m'appelle Ivan ; j'ai été empereur de toutes les Russies ; j'ai été détrôné au berceau ; mon père et ma mère ont été enfermés, on m'a élevé en prison ; j'ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le troisième dit : « Je suis Charles-Édouard, roi d'Angleterre ; mon père m'a cédé ses droits au royaume ; j'ai combattu pour les soutenir ; on a arraché le cæur à huit cents de mes partisans et on leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le quatrième prit alors la parole, et dit : « Je suis roi des Polaques : le sort de la guerre m'a privé de mes États héréditaires ; mon père a éprouvé les mêmes revers : je me résigne à la Providence, comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie ! et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques, j'ai perdu mon royaume deux fois ; mais la Providence m'a donné un autre Etat, dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Il restait au sixième monarque à parler : « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin j'ai été roi tout comme un autre : je suis Théodore, on m'a élu roi 3 en Corse ; on m'a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m'appelle-t-on monsieur ; j'ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier ; j'ai eu deux secrétaires d'État, et j'ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône, et j'ai été longtemps à Londres en prison sur la paille ; j'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise. »

Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise.

CONTES.

ANTHOL. BORN.

PROSE

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II. Moyen que Zadig imagina pour trouver

un trésorier honnête Le roi Nabussanè confia sa peine au sage Zadig. « Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous point le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point ? - Assurément, répondit Zadig ; je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. » Le roi, charmé, lui demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. « Il n'y a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. Vous vous moquez, dit le roi ; voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances ! Quoi ! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le plus habile !—. Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig, mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. » Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. « Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig, les gens et les livres à prodiges m'ont toujours déplu: si Votre Majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée. » Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait donné pour un miracle : « Or bien, dit-il, faites comme vous l'entendrez. Laissez-moi faire, dit Zadig ; vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. »

Le jour même, il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre en habit de soie légère, le premier de la lune du crocodile, dans l'antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante-quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin ; tout était préparé pour le bal ; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après l'autre, par ce passage, dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie.

Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce ; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés. « Quels fripons ! » disait tout bas Zadig. Un seul d'entre eux formait des pas 2 avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. « Ah ! l'honnêté homme, le brave homme ! » disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier ; et tous les autres furent punis et taxés 3 avec la plus grande justice du monde ; car, chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches, et pouvait à peine marcher.

CONTES.

III. Jeannot et Colin (1764) Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à l'école, dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans tout l'univers par son collège et par ses chaudrons.

Jeannot était fils d'un marchand de mulets très renommé; Colin devait le jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre avec quatre mulets, et qui, après avoir payé la taille, le taillon 1, les aides ? et gabelles, le sou pour livre 3, la capitation et les vingtièmes 4, ne se trouvait pas puissamment riche au bout de l'année.

Le temps des études de Jeannot et de Colin était sur le point de finir, quand un tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs, avec une veste de Lyon de fort bon goût ; le tout était accompagné d'une lettre à M. de la Jeannotiere. Colin admira l'habit et ne fut point jaloux ; mais Jeannot prit un air de supériorité qui affligea Colin. Dès ce moment Jeannot n'étudia plus, se regarda au miroir, et méprisa tout le monde.

Quelque temps après, un valet de chambre arrive en poste et apporte une seconde lettre à M. le marquis de la Jeannotière ; c'était un ordre de monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris. Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.

Les lecteurs qui aiment à s'instruire doivent savoir que M. Jeannot le père avait acquis assez rapidement des biens immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces grandes fortunes ? c'est parce qu'on est heureux. M. Jean

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