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Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.

La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est agréable, puisque, si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on passe avec ce qui plaît, l'on ferait à peine d'un grand nombre d'années une vie de quelques mois. e Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un!

DU COUR, IV. Que dites-vous ? Comment ? Je n'y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J'y suis encore moins. Je devine enfin ; vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid : que ne disiezvous : « Il fait froid ? » Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : « Il pleut, il neige. » Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m'en féliciter ; dites : « Je vous trouve bon visage. » -- Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair ; et d'ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant ?

Qu'importe, Acis ? est-ce un si grand mal d'être entenduo quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de

phébus » ; vous ne vous défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement : une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots, qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre : je vous tire par votre habit, et je vous dis à l'oreille : Ne songez point à avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle : ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit : peut-être alors croira-t-on que vous en avez.

© Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persu ader ainsi ; c'est un homme universel, et il se donne pour tel ; il a ime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose : on parle à la table d'un grand d'une cour du Nord ; il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent ; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire ; il discourt des mæurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées, il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies ; Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur. « Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne

sache d'original ; je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsqu'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. » . La moquerie est souvent indigence d'esprit.

DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION, V. Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : « C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; » s'il réussit, ils lui demandent sa fille.

Ce garçon si frais, si fleuri et d'une si belle santé est seigneur d'une abbaye et de dix autres bénéfices : tous ensemble lui rapportent six-vingt : mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d'oro. Il y a ailleurs six-vingt familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir et qui souvent manquent de pain ; leur pauvreté est extrême et honteuse 5. Quel partage ! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir 6?

Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cour : il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments, ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa' delicatesse : des simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles : tienne qui voudra contre de si grandes extrémités 8 ; je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni heureux : je me jette et me réfugie dans la médiocrité.

DES BIENS DE FORTUNE, VI. Jeunesse du prince, source des belles fortunes. Ø Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints !

DE LA COUR, VIII. Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau qui, répandu sur une colline, vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger soigneux et attentif est debout

auprès de ses brebis ; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de pâturages ; si elles se dispersent, il les rassemble ; si un loup avide paraît, il lâche son chien qui le met en fuite ; il les nourrit, il les défend ; l'aurore le trouve déjà en pleine campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil ; quels soins ! quelle vigilance ! quelle servitude ! quelle condition vous paraît la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis ? le troupeau est-il fait pour

le berger, ou le berger pour le troupeau ? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.

o Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants l'occasion à un homme de faire du bien à tant de milliers d'hommes ! quel dangereux poste que celui qui expose à tous moments un homme à nuire à un million d'hommes !

DU SOUVERAIN OU DE LA RÉPUBLIQUE, X.

» Il n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir et il oublie de vivre.

Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire une sottise.

Ø Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères.

Gnathon 9 ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à ses yeux comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que

le repas est pour

lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre 10 de chaque service ; il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table

que mains ; il manie les viandes 11, les remanie 12, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le 13 répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le 18 suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents, et il continue à manger.

© L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout

de ses

brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.

DE L'HOMME, XI. Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.

DES JUGEMENTS, XII. Un dévot 18 est celui qui sous un roi athée serait athée.

DE LA MODE, XIII.

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FÉNELON

(1651-1715) I. Le Singe Un vieux singe malin étant mort, son ombre descendit dans la sombre demeure de Pluton, où elle demanda à retourner parmi les vivants. Pluton voulait la renvoyer dans le corps d'un âne pesant et stupide, pour lui ôter sa souplesse, sa vivacité et sa malice ; mais elle fit tant de tours plaisants et badins, que l'inflexible roi des enfers ne put s'empêcher de rire, et lui laissa le choix d'une condition. Elle demande à entrer dans le corps d'un perroquet. « Au moins, disait-elle, je conserverai par là quelque ressemblance avec les hommes que j'ai longtemps imités. Étant singe, je faisais des gestes comme eux ; et étant perroquet, je parlerai avec eux dans les plus agréables conversations. »

(*) FRANÇOIS DE SALIGNAC DE LAMOTHE-FÉNELON naquit au château de Fénelon, en Périgord. De famille assez pauvre, il fut destiné à l'Eglise. Bossuet le fit choisir par Louis XIV en 1689 comme précepteur de son petit-fils le duc de Bourgogne : il composà pour cette éducation différents ouvrages, entre autres les Fables, les Dialogues des Morts et les Aventures de Télémaque (ce dernier ouvrage publié en 1699). Son préceptorat terminé, il fut nommé à l'archevêché de Cambrai (1695). Outre une Correspondance très étendue, Fénelon écrivit des ouvrages de théologie, de politique, de philosophie, parmi lesquels on peut citer : l'Education des Filles (1687), le Traité de l'existence et des attributs de Dieu (1712), les Dialogues sur l'éloquence (1718) et enfin la fameuse Lettre à Louis XIV (vers 1690).

A peine l'âme du singe fut-elle introduite dans ce nouveau métier, qu’une vieille femme causeuse l'acheta. Il fit ses délices ; elle le mit dans une belle cage. Il faisait bonne chère, et discourait toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parlait pas plus sensément que lui. Il joignait, à son nouveau talent d'étourdir tout le monde, je ne sais quoi de son ancienne profession. Il remuait sa tête ridiculement, il faisait craquer son bec, il agitait ses ailes de cent façons, et faisait de ses pattes plusieurs tours qui sentaient encore les grimaces de Fagotin 1. La vieille prenait à toute heure ses lunettes pour l'admirer ; elle était bien fâchée d'être un peu sourde et de perdre quelquefois des paroles de son perroquet, à qui elle trouvait plus d'esprit qu'à personne. Ce perroquet gâté devint bavard, importun et fou. Il se tourmenta si fort dans sa cage, et but tant de vin avec la vieille, qu'il en mourut.

Le voilà revenu devant Pluton, qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d'un poisson, pour le rendre muet. Mais il fit encore une farce devant le roi des ombres ; et les princes ne résistent guère aux demandes des mauvais plaisants qui les flattent. Pluton accorda donc à celui-ci qu'il irait dans le corps d'un homme ; mais comme le dieu eut honte de l'envoyer dans le corps

d'un homme sage et vertueux, il le destina au corps d'un harangueur ennuyeux et importun, qui mentait, qui se vantait sans cesse, qui faisait des gestes ridicules, qui se moquait de tout le monde, qui interrompait toutes les conversations les plus polies et les plus solides, pour dire rien, ou les sottises les plus grossières. Mercure, qui le reconnut dans ce nouvel état, lui dit en riant : «Ho ! ho ! je te reconnais ; tu n'es qu'un composé du singe et du perroquet que j'ai vus autrefois. Qui t'ôterait tes gestes et tes paroles apprises par coeur sans jugement ne laisserait rien de toi. D'un joli singe et d'un bon perroquet, on n'en a fait qu'un sot homme. »

FABLES.

II. Le Connétable de Bourbon et Bayard

BOURBON. N'est-ce point le pauvre Bayard que je vois, au pied de cet arbre, étendu sur l'herbe et percé d'un grand coup ? Oui, c'est lui-même. Hélas ! je le plains. En voilà deux qui périssent aujourd'hui par nos armes, Vandenesse 1 et lui.

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