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personne qui vous la fit, dit-on, demander il y a quelque temps.

LUCRÈCE. Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le mariage... Le monde n'est point du tout son fait ?; et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle trouvera des divertissements 8 qui seront mieux de son humeur.

SGANARELLE. Tous ces conseils sont admirables, assurément ; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse 10, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille ; et vous ne

fâchée de la voir la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai mes raisons pour cela ; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse est d'une femme qui pourrait bien souhaiter charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive

seriez pas

aucun.

L'AMOUR MÉDECIN (1665), acte I, scène I.

III. « S'il me plaît d'être battue ! » Sgonarelle vient de battre sa femme Martine.

MONSIEUR ROBERT. Holà ! Holà ! Holà ! Fi ! Qu'est-ce ci ? Quelle infamie ! Peste soit le coquin 1 de battre ainsi sa femme !

MARTINE, les mains sur les côtes, lui parle en le faisant reculer, et à la fin lui donne un soufflet.- Et je veux qu'il me batte, moi.

MONSIEUR ROBERT. Ah ! j'y consens de tout mon cøur.
MARTINE. De quoi vous mêlez-vous ?
MONSIEUR ROBERT. J'ai tort.
MARTINE. Est-ce là votre affaire ?
MONSIEUR ROBERT, Vous avez raison.

MARTINE. - Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes !

MONSIEUR ROBERT. Je me rétracte.
MARTINE. Qu'avez-vous à voir là-dessus ?
MONSIEUR ROBERT. Rien.
MARTINE. Est-ce à vous d'y mettre le nez ?
MONSIEUR ROBERT. Non.
MARTINE. Mêlez-vous de vos affaires.
MONSIEUR ROBERT. Je ne dis plus mot.
MARTINE. Il me plaît d'être battue.
MONSIEUR ROBERT. D'accord.
MARTINE. Ce n'est

pas à vos dépens. MONSIEUR ROBERT. Il est vrai.

MARTINE. Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez

que

faire. MONSIEUR ROBERT. Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le même bâton et le met en fuite. Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur. Faites, rossez, battez comme il faut votre femme ; je vous aiderai, si vous le voulez.

SGANARELLE. Il ne me plaît pas, moi.
MONSIEUR ROBERT. Ah ! c'est une autre chose.

SGANARELLE, Je la veux battre, si je le veux ; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas.

MONSIEUR ROBERT. Fort bien.
SGANARELLE. C'est ma femme, et non pas la vôtre.
MONSIEUR ROBERT. Sans doute.
SGANARELLE. Vous n'avez rien à me commander.
MONSIEUR ROBERT. D'accord.
SGANARELLE.

Je n'ai

que

faire de votre aide. MONSIEUR ROBERT. Très volontiers.

SGANARELLE. Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des 2 affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce 3.

LE MÉDECIN MALGRÉ LUI (1666), acte I scène II

IV. Maître Jacques HARPAGON', bourgeois assez riche, mais fort avare, est forcé de recevoir. Il vient de donner ses instructions à ses enfants et à ses domestiques, excepté à Maître Jacques.

HARPAGON, à Valère .- Valère, aide-moi à ceci. (A maître Jacques). 3 Or çà, maître Jacques, approchez-vous, je vous ai gardé pour le dernier.

MAÎTRE JACQUES. — Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier que vous voulez parler ? car je suis l'un et l'autre.

HARPAGON. C'est à tous les deux.
MAÎTRE JACQUES. — Mais à qui des deux le premier ?
HARPAGON. Au cuisinier.

MAÎTRE JACQUES. -- Attendez donc, s'il vous plaît. (Maître Jacques ôte sa casaque de cocher, et paraît vétu en cuisinier.)

HARPAGON. Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?
MAÎTRE JACQUES.

- Vous n'avez qu'à parler. HARPAGON. Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.

MAÎTRE JACQUES (à part). - Grande merveille !
HARPAGON. Dis-moi un peu ; nous feras-tu bonne chère ?
MAÎTRE JACQUES. Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

HARPAGON. --- Que diable ! toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : de l'argent, de l'argent, de l'argent ! Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent ! Toujours parler d'argent ! Voilà leur épée de chevet; de l'argent.

VALÈRE. --- Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l'argent ! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonné chère avec peu d'argent. MAÎTRE JACQUES.

Bonne chère avec peu d'argent ! VALÈRE. - Oui.

MAÎTRE JACQUES, à Valère. - Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret et de prendre mon office de cuisinier ; aussi bien vous mêlez-vous céans d'être le factotum.

HARPAGON. Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra ?

MAÎTRE JACQUES. Voilà monsieur votre intendant qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.

HARPAGON. Haye 5 ! je veux que tu me répondes.
MAÎTRE JACQUES.

Combien serez-vous de gens à table ? HARPAGON. Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit ; quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.

VALÈRE. Cela s'entend.

MAÎTRE JACQUES. - Eh bien ! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes ... Potages... Entrées.

HARPAGON. Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière !

MAÎTRE JACQUES. Rôt... HARPAGON, mettant la main sur la bouche de maître Jacques. Ah ! traître, tu manges tout mon bien. MAÎTRE JACQUES.

Entremets... HARPAGON, mettant encore la main sur la bouche de maitre Jacques. - Encore ?

VALÈRE. Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.

HARPAGON. Il a raison.

VALÈRE. Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ? ; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et que, suivant le dire d'un ancien 8, il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger.

HARPAGON. Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?

VALÈRE. Qu'il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger.

HARPAGON, à maître Jacques. -- Oui, entends-tu ? (A Valère). Qui est le grand homme qui a dit cela ?

VALÈRE. — Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

HARPAGON. Souviens-toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle 9.

VALÈRE. Je n'y manquerai pas. Et pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire ; je réglerai tout cela comme il

faut.

HARPAGON. Fais donc.
MAÎTRE JACQUES. -- Tant mieux ! j'en aurai moins de peine.

HARPAGON, à Valère. Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord 10 : quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot 11 bien garni de marrons.

VALÈRE. – Reposez-vous sur moi.

HARPAGON. Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse. MAÎTRE JACQUES.

Attendez : ceci s'adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque.) Vous dites...

HARPAGON. Qu'il faut nettoyer mon carrosse et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...

MAÎTRE JACQUES. -- Vos chevaux, monsieur, ma foi ! ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière : les pauvres bêtes n'en ont point, et ce serait fort mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères que ce ne sont plus rien que

des idées 13 des fantômes, des façons de chevaux.

HARPAGON. - Les voilà bien malades ! Ils ne font rien !
MAÎTRE JACQUES.

Et pour

ne rien faire 14, monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger ? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cæur de les voir ainsi exténués 15

; car, enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur que de n'avoir nulle pitié de son prochain.

HARPAGON. Le travail ne sera pas grand d'aller jusqu'à la foire.

12

ou

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