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la noble affection, par laquelle à vertu franchement tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude. Car nous entreprenons toujours choses défendues, et convoitons ce que nous est dénié.

Par cette liberté, entrèrent en louable émulation de faire tous ce qu'à un seul voyaient plaire. Si quelqu'un ou quelqu'une disait : « Buvons, » tous buvaient. Si disait : « Jouons, » tous jouaient. Si disait : « Allons à l'ébat ?es 8 champs, » tous y allaient. Si c'était pour voler o ou chasser, les dames, montées sus belles haquenées, avec leur palefroi gorrier 10, sus le poing mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un laneret, ou un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux.

Tant noblement étaient appris qu'il n'était entre eux celui ni celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant en carme qu'en oraison solue 11. Jamais ne furent vus chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres 12 à pied et à cheval, plus verts, mieux remuants, mieux maniants tous bâtons, que 18 là étaient. Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main , à l'aiguille, à tout acte mulièbre 15 honnête et libre, que là 16 étaient.

Par cette raison, quand le temps venu était que aucun d'icelle 17 abbaye, ou à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir hors 18, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l'aurait pris pour son dévot 19, et étaient ensemble mariés. Et, si bien avaient vécu 20 à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage ; d'autant 22 s’entre-aimaient-ils à la fin de leurs jours, comme 23 le premier de leurs noces.

GARGANTUA, 1, 57.

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II. Les Moutons de Panurge

Panurge, ayant eu à se plaindre du marchand Dindenault, à qui il vient d'acheter un mouton, se venge de lui.

Soudain, je ne sais comment, le cas fut subit ; je n'eus loisir de le considérer. Panurge, sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons, criant et bêlant en pareille intonation, commenetrent soi jeter et sauter en mer à la file. La foule était à

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qui premier y sauterait après leur compagnon. Possible n'était 3 les en garder, comme vous savez être du mouton le naturel toujours suivre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dit Aristoteles 4, lib. 9, de Histor. anim. 5, être le plus sot et inepte animant du monde.

Le marchand, tout effrayé de ce que devant ses yeux périr voyait et noyer ses moutons, s'efforçait les en empêcher et retenir de tout son pouvoir. Mais c'était en vain. Tous à la file sautaient dedans la mer et périssaient. Finalement il en prit un grand et fort sur le tillac de la nauf 8, cuidant ainsi le retenir et sauver le reste aussi conséquemment ". Le mouton fut si puissant qu'il emporta en mer avec soi le marchand et fut noyé 10, en pareille forme que les moutons de Polyphemus le borgne cyclope emportèrent hors la caverne Ulysse et ses compagnons 11. Autant 12

en firent les autres bergers et moutonniers, les prenant uns par

les cornes, autres par les jambes, autres par la toison. Lesquels furent tous pareillement en mer portés et noyés misérablement.

Panurge, à côté du fougon 14, tenant un aviron en main non pour aider aux moutonniers, mais pour les engarder grimper sur la nauf et évader le naufrage, les prêchait éloquemment, comme si fût 16 un petit frère Olivier Maillard ou un second frère Jean Bourgeois 17, leur remontrant 18 par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien et l'heur 19 de l'autre vie, affirmant plus heureux être les trépassés que les vivants 20 en cette vallée de misère, et à un chacun d'eux promettant ériger un beau cénotaphe et sépulcre honoraire 21 en plus haut 22 du mont Cenis.

PANTAGRUEL, IV, 8.

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15 de

(1553-1592)

MONTAIGNE*

I. Sur les « Essais »

C'est ici un livre de bonne foi. Il t'avertit dès l'entrée que je ne m'y suis proposé aucune fin, que 1 domestique et privée...

(*) MICHEL EYQUEM DE MONTAIGNE naquit au château de Mon. taigne, non loin de Bordeaux. Après de fortes études latines, il occupa des fonctions de magistrature entre 1556 et 1568. Il se retira alors dans sa terre, lisant et réfléchissant et publiant en 1580 une première édition d'Essais. Apres un voyage dans le nord de la France, en Allemagne, en Suisse et

Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude ni artifice, car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïve, autant que la révérence publique 2 l'a permis.

L'auteur au lecteur.

II. Le style de Montaigne J'ai naturellement un style comique et privé ; mais c'est d'une forme mienne, inapte aux négociations publiques, comme en toute façon est mon langage, trop serré, désordonné, coupé, particulier, et ne m'entends pas en lettres cérémonieuses, qui n'ont autre substance que d'une belle enfilure 1 de paroles courtoises. Je n'ai ni la faculté, ni le goût de ces longues offres d'affection et de service ; je n'en crois pas tant et me déplaît d'en dire guère outre ce que j'en crois. C'est bien loin de l'usage présent, car il ne fut jamais si abjecte et servile prostitution de présentations : la vie, l'âme, dévotion, adoration, serf, esclave, tous ces mots y courent si vulgairement que, quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n'ont plus de manière pour l'exprimer.

III. Plutarque et Sénèque auteurs favoris

de Montaigne Je n'ai dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Sénèque, où je puise comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. J'en attache quelque chose à ce papier ; à moi, si peu que rien. L'histoire, c'est mon gibier en matière de livres, ou la poésie, que j'aime d'une particulière inclination : car, comme disait Cléanthe, tout ainsi que la voix, contrainte par l'étroit canal d'une trompette, sort plus aigre et plus forte, ainsi me semble-t-il que la sentence ?, pressée aux pieds nombreux de la poésie?, s'élance bien plus brusquement et me fiert : d'une plus vive secousse. Quant aux facultés naturelles qui sont en moi, de quoi c'est ici l'essai, je les sens fléchir sous la charge : mes conceptions et mon jugement ne marche qu'à tâtons, chancelant, bronchant et chopant ; quand je suis alié le plus avant que je puis, si' ne me suis-je aucunement satisfait ; je vois encore du pays au-delà, mais d'une vue trouble et en nuage, que je ne puis démêler. Et entreprenant de parler indifféremment de tout ce qui se présente à ma fantaisie, et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il fait • souvent, de rencontrer de bonne fortune dans les bons auteurs ces mêmes lieux que j'ai entrepris de traiter, comme je viens de faire chez Plutarque tout présentement son discours de la force de l'imagination, à me reconnaître, au prix de ces gens-là, si faible et si chétif, pesant et si endormi, je me fais pitié ou dédain à moi-même. Ši me gratifiė-je 6 de ceci, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs ?, et que je vois au moins de loin après, disant que voire 8 ; aussi que j'ai cela, que chacun n'a pas, de connaître l'extrême différence d'entre eux et moi, et laisse, ce néanmoins, courir mes inventions ainsi faibles et basses comme je les ai produites, sans en replâtrer et recoudre les défauts que cette comparaison m'y a découverts.

en Italie, et quelques années passées à la tête de l'administration muni. cipale de Bordeaux, il se confina derechef dans sa bibliothèque, restant parfaitement neutre au milieu des guerres civiles, réunissant les notes qui vinrent grossir la deuxième et la troisièrne édition des Essais (1538-1592).

IV. Amitié de Montaigne et de La Boétie

Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances i et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par

le moyen de laquelle nos ânes s'entretiennent ?. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre d'un mélange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes.

Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » Il y a, au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par

des rapports que nous oyions 5 l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports 6 ; je crois, par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms?, et en notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés : entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre...

ANTHOL. BORN.

PROSE,

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L'ancien Menandre' disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l'ombre d'un ami : il avait certes raison de le dire, même 10 s'il en avait tâté. Car à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie, quoiqu'avecque la grâce de Dieu je l'aie passée douce, aisée, et, sauf la perte d'un tel ami, exempte d'affliction poisante 11, pleine de tranquillité d'esprit ; si je la compare, dis-je, toute, aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant; et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous étions à moitié 12 de tout, il me semble que je lui dérobe sa part : j'étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu'il me semble n'être plus qu'à demi.

ESSAIS.

DESCARTES*

(1596-1650) Plan de conduite que Descartes s'était tracé pour

chercher la vérité dans les sciences Sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres ; et, me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que 1 j'en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de

(*) RENÉ DESCARTES, philosophc et mathématicien, naquit à La Haye. près de Tours. Il fut élevé par les jésuites. En 1618, il s'engagea dans l'armée catholique du duc de Bavière et vit ainsi une grande partie de l'Europe. En 1629, il se fixa en Hollande, où il resta jusqu'en 1649, date à laquelle, répondant aux appels de la reine Christine de Suède, il se rendit à Stockholm. Mais il ne put supporter la rigueur du climat et mourut l'année suivante. De tous ses ouvrages, le plus célèhre est le Discours de la Méthode (1637).

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