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Ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante.

LE BARBIER DE SÉVILLE.

FIGARO. - J'étais né pour être courtisan.
SUZANNE 1. On dit que c'est un métier si difficile !

FIGARO. Recevoir, prendre et demander, voilà le secret en trois mots.

LE MARIAGE DE FIGARO.

BERNARDIN DE ST-PIERRE* (1737-1814) I. Le bon naturel de Paul et de Virginie

Le bon naturel de Paul et de Virginie se développait de jour en jour. Un dimanche, au lever de l'aurore, leurs mères étant allées à la première messe de l'église des Pamplemousses 1, une négresse marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette, et n'avait pour vêtement qu'un lambeau de serpillière autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginiequi préparait le déjeuner de la famille, et lui dit : « Ma jeune demoiselle, ayez pitié d'une pauvre esclave fugitive ; il y a un mois que j'erre dans ces montagnes, demi-morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un riche habitant de la Rivière-Noire 2 : il m'a traitée comme vous le voyez. » En même temps, elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes par les coups de fouet qu'elle en 3 avait reçus. Elle ajouta : « Je voulais allez me noyer ; mais, sachant que vous demeuriez ici, j'ai dit : puisqu'il y a encore de bons blancs dans ce pays, il ne faut pas encore mourir. » Virginie, tout émue, lui répondit : « Rassurez-vous, infortunée créature ! Mangez, mangez ! » Et elle lui donna le déjeuner de la maison, qu'elle avait apprêté, L'esclave en peu de moments, le dévora tout entier. Virginie.

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(*) Né au Havre, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, disciple de Rousseau, eut une jeunesse aventureuse. Après avoir été quelque temps ingé. nieur, il publia le Voyage à l'Ile de France (1773) et, en 1784, les Etudes de la nature, complétées par les Harmonies de la nature (1796). Mais son chef. d'oeuvre est le roman de Paul et Virginie, où la poésie et la vérité se mêlent d'une façon exquise.

la voyant rassasiée, lui dit : « Pauvre misérable * ! j'ai envie d'aller demander votre grâce à votre maître ; en vous voyant, il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire chez lui ?

Ange de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai partout où vous voudrez. » Virginie appela son frère et le pria de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit, par des sentiers au milieu des bois, à travers de hautes montagnes qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières qu'ils passèrent à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils arrivèrent au bas d'un morne sur les bords de la Rivière-Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des plantations considérables, et un grand nombre d'esclaves occupés à toute sorte de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une pipe à la bouche et un rotin à la main. C'était un grand homme sec, olivâtre, aux yeux enfoncés et aux sourcils noirs et joints. Virginie, tout émue, tenant Paul par le bras, s'approcha de l'habitant, et le pria, pour l'amour de Dieu, de pardonner à son esclave, qui était à quelques pas de la derrière eux. D'abord, l'habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus ; mais, quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une capote bleue, et qu'il eut entendu le doux son de sa voix qui tremblait ainsi que tout son corps en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et, levant son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment, qu'il pardonnait à son esclave, non pas pour l'amour de Dieu, mais pour l'amour d'elle. Virginie aussitôt fit signe à l'esclave de s'avancer vers son maître, puis elle s'enfuit et Paul courut après elle.

II. Un été à l'Ile de France

Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil au Capricorne échauffe pendant trois semaines l'Ile de France de ses feux verticaux 1, Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l'année, n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins, et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts ; l'herbe était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaien' desséchés. Aucun nuage ne venait du côté

de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus ses plaines, et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lune, tout rouge, se levait dans un horizon embrumé d'une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur ; mais partout le sol était brûlant, et l'air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux...

Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'Océan des vapeurs qui couvrirent l'île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d'eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne : le fond de ce bassin 2 était devenu une mer ; le plateau où sont assises les cabanes, une petite île, et l'entrée de ce vallon, une écluse par où sortaient pêle-mêle, avec les eaux mugissantes, les terres, les arbres et les rochers.

PAUL ET VIRGINIE.

NAPOLÉON jer

(1769-1821)
I. Proclamation à l'armée
(APRÈS LA VICTOIRE DE MILLESIMO ET LA DESTRUCTION

DE L'ARMÉE PIÉMONTAISE.)
Quartier Général, Cherasco, 7 floréal, an IV* !26 avril 1796).

Soldats, Vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places fortes, et conquis la partie la plus riche du Piémont; vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes.

Vous vous étiez jusques ici battus pour des rochers stériles 2, illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie ; vous égalez, aujourd'hui, par vos services, l'armée de Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-devie, et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues, soldats ! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité, et si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'immortelle campagne de 1793, vos victoires actuelles en présagent une plus belle encore.

Les deux armées qui naguère vous attaquaient avec audace fuient épouvantées devant vous ; les hommes pervers qui riaient de votre misère et se réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemis sont confondus et tremblants.

Mais, soldats, il ne faut pas vous le dissimuler, vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste à faire. Ni Turin ni Milan ne sont à vous ; les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville 3 !...

En est-il entre vous dont le courage s’amollisse ? En est-il qui préféreraient retourner sur les sommets de l'Apennin et des Alpes ?... Non, il n'en est pas parmi les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, de Dego, de Mondovi ; tous brûlent de porter au loin la gloire du peuple français ; tous veulent humilier ces rois orgueilleux qui osaient méditer de nous donner des fers ; tous veulent dicter une paix glorieuse et qui indemnise la patrie des sacrifices immenses qu'elle a faits ; tous veulent, en rentrant dans leurs villages, pouvoir dire avec fierté : « J'étais de l'armée conquérante de l'Italie ! »

II. Proclamation

Au golfe Juan", le 1er mars 1815. NAPOLÉON PAR LA GRACE DE DIEU ET LES CONSTITUTIONS DE L'EMPIRE

EMPEREUR DES FRANÇAIS, ETC., ETC.

A L'ARMÉE Soldats ! Nous n'avons pas été vaincus ! Deux hommes 2 sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur...

Ceux 3 que nous avons vus pendant vingt-cinq ans parcourir toute l'Europe pour nous susciter des ennemis ; qui ont passé leur vie à combattre contre nous dans les rangs des armées étrangères en maudissant notre belle France, prétendraient-ils commander et enchaîner nos aigles“, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les regards ? Souffrirons-nous qu'ils héritent du fruit de nos glorieux travaux ? qu'ils s'emparent de nos honneurs, de nos biens ? qu'ils calomnient notre gloire ? Si leur règne durait, tout serait perdu, même le souvenir de ces immortelles journées !

Avec quel acharnement ils les dénaturent et cherchent à empoisonner ce que le monde admire ! S'il reste encore des défenseurs de notre gloire, c'est parmi ces mêmes ennemis que nous avons combattus sur le champ de bataille.

Soldats ! dans mon exil j'ai entendu votre voix. Je suis arrivé à travers tous les obstacles et tous les périls.

Votre général, appelé au trône par le choix du peuple et élevé sur vos pavois, vous est rendu : venez le joindre.

Arrachez ces couleurs 5 que la nation a proscrites 6 et qui, pendant vingt-cinq ans, servirent de ralliement à tous les ennemis de la France. Arborez cette cocarde tricolore ; vous la portiez dans nos grandes journées.

Nous devons oublier que nous avons été les maîtres des nations ; mais nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires. Qui prétendrait être le maître chez nous ? Qui en aurait la pensée ? Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à Iéna, à Eylau, à Friedland, à Tudela, à Eckmühl, à Essling, à Wagram, à Smolensk, à la Moskova, à Lutzen, à Wurschen?, à Montmirail. Pensez-vous que cette poignée de Français aujourd'hui si arrogante puisse en soutenir la vue ? Ils retourneront d'où ils viennent, et là, s'ils le veulent, ils régneront comme ils prétendent avoir régné depuis dix-neuf

Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n'ont pas de plus grands ennemis que ces princes que les étrangers nous ont imposés ; ils sont les ennemis de votre gloire, puisque le récit de tant d'actions historiques qui ont illustré le peuple français, combattant contre eux pour se soustraire à leur joug, est leur condamnation.

Les vétérans des armées de Sambre-et-Meuse ', du Rhino, d'Italie, d'Egypte, de l'Ouest 11, de la Grande Armée 12 sont humiliés ; leurs honorables cicatrices sont Alétries : leurs succès seraient des crimes, ces braves seraient des rebelles, si, comme

ans 8.

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