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que de Bayle, et que le génie de Fénélon n'a pas dédaigné de réfuter, ne soit autre chose qu'une miserable confusion d'idées, qu'une abstraction prise pour une réalité ?

Il n'est pas autre chose; et non-seulement la substance de Spinosa est une pure abstraction, une idée abstraite à laquelle ne correspond rien de réel; c'est, après l'idée de l’étre , l'idée abstraite la plus générale de toutes, et par conséquent la plus éloignée de la réalité. Tenons donc

pour
certain

que, sous le seul mot sentiment, on doit reconnaître quatre manières de sentir , toutes différentes de nature.

En ne consultant que l'expérience, et sans remonter aux sources d'où dérive le sens moral, quelques philosophes, comme nous l'avons dit, n'ont pas balancé à prononcer qu'on ne pouvait l'assimiler au sentiment-sensation : jusque-là, nous devons les approuver. Mais n'ont-ils pas eux-mêmes détruit leur ouvrage, et ramené le sens moral aux sensations dont ils voulaient le séparer, lorsqu'ils l'ont attribué à un sens ou organe particulier auquel ils ont donné le nom de sixième sens?

Un sens moral, s'il existait, ne ferait pas

ral;

suite aux sens de la vue, du goût, de l'odorat, etc., dans lesquels il n'entre rien de mo

il deyrait donc être classé à part. Le nom de sixième sens ne pourrait lui convenir qu'autant qu'il entrerait de la moralité dans les autres sens, ou qu'il cesserait lui-même d'être un sens moral.

Que si , par le sens moral, vous entendez parler uniquement du sentiment moral, et nullement d'un organe particulier; alors, vous deviez ne voir dans l'âme que deux manières de sentir, le sentiment-sensation et le sentiment moral. Il n'y a donc pas de sixième sens , de quelque manière qu'on veuille l'entendre.

On ne saurait se montrer trop sévère contre ces énoncés inexacts, qui ne disent pas avec précision ce qu'on veut dire, qui, souvent, disent le contraire. Si l'écrivain qui les emploie le premier, peut quelquefois le faire impunément pour lui, parce que, d'avance , il a son idée dans l'esprit , il n'en est pas de même du lecteur qui est obligé d'aller aux idées par les mots ; une expression fausse ne peut que le tromper parce qu'en le conduisant à ce qu'on lui dit, elle l'éloigne de ce qu'on veut lui dire.

nous sommes

Peut-être ne sera-t-il pas inutile, à l'occasion de l'erreur et de la faute qui viennent d'être relevées, de faire une remarque sur l'artifice qui préside à la formation des sciences. Des réflexions sur la méthode, présentées en même temps que l'exemple de l'oubli de ses règles, seront mieux appréciées et laisseront un souvenir plus durable. Par les cinq organes

des

sens, susceptibles de cinq manières de sentir : voilà ce qu'on dit, et ce qu'on a le droit de dire. Mais, en s'énonçant de la sorte, il ne faut

pas perdre de vue que chacune de ces cinq manières de sentir comprend des multitudes de manières particulières de sentir. Par l'organe de la vue, l'âme est affectée d'autant de manières différentes, par

le
rouge,

le doré, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo, le violet; et comme ces sept couleurs primitives peuvent se combiner entre elles, deux à deux, trois à trois , etc., et agir avec plus ou moins de vivacité, soit seules, soit réunies, il en résulte un nombre de sensations qui, ajoutées à celles qui nous viennent

par

les autres sens, surpassent tout ce qu'on pourrait imaginer.

Pareillement, lorsque l'âme agit, et qu'en agissant elle a le sentiment de son action, il

ne faut pas croire qu'elle sente toujours uniformément. Les sentimens qu'elle éprouve, par l'attention, la comparaison, le raisonnement, le désir , la préférence, la liberté; ceux qu'elle éprouve par

l'action combinée de ces facultés élémentaires ; ceux même qu'elle éprouve par l'action de chaque faculté isolée , lorsque cette faculté se porte sur des objets différens , comme l'attention qu'on donnerait successivement à une saveur, ou à un théorème de géométrie; toutes ces manières de sentir, diversifiées à l'infini, ont chacune un caractère propre et distinctif.

Que l'on raisonne de même sur les sentimens moraux, et sur les sentimens de rapport; on trouvera que leur nombre égale

leur nombre égale ou excède celui des sentimens-sensations, et des sentimens qui naissent de l'action des facultés de l'âme; et l'admiration s'épuisera devant une si étonnante variété.

L'âme, la sensibilité seule, est donc susceptible d'une foule prodigieuse de modifications; et celui qui , pour se connaître, croirait devoir faire une étude particulière de chacune de ces modifications , serait aussi

peu

sensé que celui qui, pour apprendre la botanique, voudrait mettre dans son esprit, la forme et la

, par

couleur de chacune des feuilles d'arbre qui se trouvent dans une vaste forêt.

Non, que pour avoir une intelligence parfaite de la nature, il ne fallût en saisir d'une vue toutes les propriétés et chaque propriété, tous les phénomènes et chaque phénomène, jusque dans leurs moindres accidens; connaitre ce que tous les êtres sont en eux-mêmes , et dans leurs innombrables rapports ; embrasser l'immensité des espaces, et atteindre jusqu'à l'infiniment petit. Cette science n'est

pas

celle de l'homme ; c'est la science de Dieu : lui seul voit les choses telles qu'elles sont, parce qu'il les voit telles qu'il les a faites.

Mais nous, dont l'intelligence n'est que hornes, renonçons au vain espoir de connaître

pas

de bornes; et cependant glorifions-nous de ce que nous a inspiré le sentiment même de notre faiblesse, pour lui faire prodyire les effets de la force.

Nous voulions savoir ce qui se passe en nous, dans toutes les circonstances où nous sentons, et nous n'avons pas tardé à nous apercevoir combien était chimérique un tel projet. L'impossibilité du succès, loin d'éteindre notre curiosité, n'a fait que l'enflammer : ne

l'enflammer : ne pouvant

ce qui n'a

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