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les anciens platoniciens, ensuite oubliés

par les scolastiques, plus tard reproduits par les disciples de Descartes pour être renversés par Locke, et que, depuis quelques années enfin, on renouvelle , non avec plus de force, mais avec plus de confiance que jamais, ne sauraient nous atteindre. Ceci est déjà de quelque importance.

Mais cette considération ne suffit pas. Il ne suffit pas qu'il nous soit utile et commode de distinguer quatre espèces de sentimens. Il faut que cette distinction soit fondée sur la nature.

Le mot nature a un si grand nombre d'acceptions ; il se prête avec une si trompeuse facilité à tout ce qu'on veut lui faire signifier; on en a tant usé et abusé, qu'on ne sait plus ce qu'il veut dire, et qu'on est toujours exposé à lui faire exprimer des choses différentes , ou même opposées, si l'on ne surveille avec une grande attention les emplois multipliés qu'on

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en fait.

Malgré tant de variabilité, je répondrai, en fixant

par l'étymologie la signification du mot nature : que

les quatre

manières de sentir ont chacune leur nature propre, et qu'elles diffèrent essentiellement les unes des autres ; que le sentiment - sensation , quoique le premier

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TOME II,

(leç. 2.), n'est pas le principe ; qu'à la vérité, les autres sentimens ne viennent qu'après lui, mais qu'ils ne viennent pas de lui.

Nature, nous en avons déjà fait la remarque, tire son origine d'un mot de la langue latine, qui veut dire naître. Il faut donc, pour connaître la nature de nos différentes manières de sentir, les épier, s'il est permis de le dire, au moment de leur naissance. Or le sentimentsensation nait d'un mouvement produit dans les organes par

les objets extérieurs. Le sentiment de l'action des facultés nait de cette action même. Le sentiment de rapport naît de la présence simultanée des idées. Le sentiment moral naît de l'impression que

fait agent auquel nous attribuons une volonté (leçon 2). Chuque espèce de sentiment nait donc part; chacun a sa nature propre. Sans doute

que

dans notre constitution actuelle , le sentiment sensation doit s'être montré d'abord, pour que les autres sentimens se montrent à leur tour. Il y a entre les quatre manières de sentir, un ordre successif qui commence par la sensation. Mais un ordre de succession ne suffit pas pour établir l'unité de nature entre des choses qui se succèdent. Il est nécessaire que cet ordre soit, en même temps,

sur nous un

pourquoi les

et de succession et de génération. Et, puisqu'il est prouvé que les divers sentimens ne s'engendrent

pas

les uns les autres, il est prouvé qu'il y a entre eux une différence de nature.

Mais , dit-on, si les quatre manières de sentir n'ont pas la même nature ,

appeler du nom commun de sentiment?

Un nom commun donné à plusieurs choses, est loin de prouver l'identité de leur nature. A ce compte, toutes et chacune des choses qui

existent seraient de même nature, puisque tout : ce qui existe porte le nom commun d'étre. Dieu,

l'âme, le corps , sont appelés du nom commun de substance. Est-ce à dire

que

la substance divine soit la même que celle de l'âme ou celle du corps,

et
que

l'âme et le corps soient une seule et même substance ? Les dénominations communes expriment ce qu'il y a de commun dans les choses; et la nature des choses ne consiste pas dans ce qu'elles ont de commun. Au contraire, c'est ce qu'il y a de particulier, de spécial à une chose , qui en détermine proprement la nature.

Permettez-moi un rapprochement auquel mé conduit la réflexion qui précède : j'ai besoin que vous me le pardonnież, vous qui avez fait l'objection; car je vais vous comparer à Spinosa.

Vous dites : Le nom commun sentiment donné à ce que nous prétendons être des manières diverses de sentir, suppose une idée commune, une chose commune; et prouve par conséquent, contre notre intention, qu'il y a unité de nature entre toutes les manières de sentir. Il n'y a donc, à la rigueur, qu'une seule manière de sentir ; il n'y a qu'un sentiment.

Spinosa avait dit le nom commun substance donné à ce qu'on prétend être des substances diverses, suppose une idée commune, une chose commune, et prouve par conséquent qu'il y a unité de nature entre toutes les substances. Il n'y a donc, à la rigueur, qu’une seule substance dans l'univers.

On sent bien toute l'absurdité d'un pareil raisonnement; mais on ne sait pas

la faire ressortir. Essayons de la mettre en évidence.

Lorsque nous considérons les êtres comme susceptibles de modifications, comme doués de propriétés, comme possédant des attributs, comme servant de support ou de soutien à des qualités, alors nous leur donnons le nom de support, de soutien, de sujet, de substance ; et comme il n'y a aucun étre qui ne soit doué de quelque qualité, et qui ne puisse être considéré

de vue,

sous cet unique point de vue qu'il est doué de qualités; il s'ensuit qu'il n'en est aucun qui ne puisse donner lieu à l'idée de substance, et à la même idée de substance, car il n'y en a pas deux. Il y a donc identité entre tous les points

d'où résulte le point de vue commun qui forme l'idée de substance; mais il n'y a pas identité entre les points de vue qui ne sont pas communs, et qui appartiennent exclusivement à chaque être.

Le raisonnement de Spinosa est curieux : il veut qu'une idée commune à plusieurs êtres , prouve l'unité de leur nature. Il est évident qu'elle ne prouve que l'unité du point de vue sous lequel on les considère. Spinosa confond un point de vue commun à tous les êtres avec la réalité des êtres, oubliant

que

la réalité d'un être comprend, et les qualités communes et les qualités qui lui sont propres. Si un point de vue commun à plusieurs êtres prouve l'unité de leur nature, il n'y a donc dans l'univers qu’un animal, qu'un homme, qu’une montagne, qu’un arbre, par la même raison qu'il n'y aurait qu'une substance.

Se peut-il qu'un système qui a fait tant de bruit, qui a occupé tant de têtes et tant de plumes, un système qui a exercé toute la dialecti

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