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de celle qui lui vient de la seule impression des objets extérieurs, de quelque manière de sentir, autre que

celle d'où naissent les idées sensibles; il faut

que nous éprouvions des sentimens autres

que

les sentimens-sensations. Et d'abord, l'âme ne pouvant passer

des

pur res sensations aux idées sensibles, qu'autant qu'elle agit sur les sensations, elle doit nécessairement avoir le sentiment de son action; car l'âme ne peut pas agir, et ne pas sentir qu'elle agit : or, cette nouvelle manière de sentir semble n'avoir rien de commun avec les sensations. Qui pourrait confondre ce que l'âme éprouve par l'exercice de ses facultés, avec ce qu'elle éprouve par l'impression des objets sur les organes du corps ? le plaisir de la pensée, avec celui

que

donne la satisfaction d'un besoin physique ? le ravissement d’Archimède qui résout un problème, avec la grossière volupté d'Apicius, lorsqu'il dévore une huré de san

glier ?

Le sentiment

que
l'âme éprouve par

l'action de ses facultés n'est pas toujours le même. Il subit toutes les vicissitudes des facultés ; fort et vif dans les momens de leur exaltation ; languissant et faible, lorsqu'elles tombent dans le repos, ou dans un calme voisin du repos; car

:

il est à présumer qu'il n'y a jamais cessation absolue d'action dans notre âme : elle veille , elle agit jusque dans le sommeil du corps ;

elle agit tant qu'elle désire ; et la vie n'est-elle pas un désir continuel ?

Nous ne sommes donc jamais privés du sentiment de l'action des facultés de l'âme; ou, du moins, il doit être très-rare que ce sentiment nous abandonne, et qu'il s'éteigne tout-à-fait. Mais il ne suffit

pas

d'avoir le sentiment des facultés pour les connaître, pour les distinguer les unes des autres, pour en avoir idée.

Comme le sentiment produit par l'action des objets extérieurs n'aurait pu se changer en idée sensible, si l'âme l'avait éprouvé d'une manière toute passive, et si son activité ne se fut mise promptement en exercice; de même, le sentiment qui nait de l'action des facultés ne pourra jamais devenir l'idée de ces facultés, si l'activité de l'âme ne se porte sur ce sentiment pour l'observer, pour

l'étudier si l'âme , après s'être laissée entrainer au dehors par l'attrait des causes de ses sensations, ne rentre en ellemême pour s'interroger sur ce qu'elle éprouve, sur ce qu'elle fait, sur la manière, et sur toutes les manières dont elle opère.

Nous ne sommes pas dans une position aussi

;

;

favorable , pour acquérir les idées des facultés de l'âme, que pour acquérir les idées sensibles. D'un côté, l'attention aidée par les organes agit sans effort; de l'autre, il faut nous faire violence, lutter contre un penchant qui nous porte vers les objets extérieurs; et, sans secours, par l'ordre seul de la volonté, appliquer l'attention au sentiment de l'attention , et l'âme à l'âme.

Aussi , tous les hommes ont-ils les mêmes idées sensibles. Pour tous, le ciel est parsemé d'étoiles, la terre est couverte d'arbres, d'animaux, et d'une multitude innombrable d'objets; tandis qu'un très-petit nombre de philosophes ont cherché à connaitre leur esprit, à se faire des idées de ses facultés , à se rendre

compte de ses opérations. Et encore, combien leurs recherches ne laissent-elles

pas

à désirer!(t. 1, leç. 14.)

Les idées des facultés de l'áme ont leur origine dans le sentiment de l'action de ces facultés, et leur cause dans l'attention qui s'exerce indépendamment des

organes. 30. Si les idées sensibles que nous acquérons successivement, et une à une, par la direction successive de nos organes sur les différentes qualités des corps, disparaissaient à l'in

stant même que cette direction cesse , ou qu'elle change; si, pareillement, les idées que nous nous faisons des facultés de l'âme s'anéantissaient au moment qu'elles viennent de naitre , il est évident que nous n'aurions jamais plusieurs idées à la fois, et que nous serions dans l'impuissance de comparer. Les choses ne se passent pas

ainsi dans notre esprit. Ce qu'une fois il a acquis, il ne le perd pas aussitôt : ses richesses ne se dissipent pas à mesure qu'elles se forment; et la jouissance, loin de les user, les rend plus propres à de nouvelles jouissances.

Il est vrai que le plus grand nombre d'idées ne semblent naître que pour mourir. Le regard est quelquefois si superficiel , qu'à peine il effleure les objets. Souvent l'attention glisse avec tant de rapidité sur les sentimens , qu’on dirait qu'elle n'est pas avertie de leur présence. Des impressions aussi faibles ne peuvent rien laisser après elles. Mais si l'organe se tient long-temps fixé sur un seul point; si l'attention, par la vi. vacité même de l'impression, ou par l'ordre de la volonté, s'arrête sur un seul sentiment, alors, ce qu'on a éprouvé ne s'évanouit pas aussitôt. L'expérience nous apprend qu'il en reste des traces durables. Les idées

que

donne

une attention légère et distraite , sont comme des images

réfléchies

par

le miroir qui disparaissent avec l'objet. Celles au contraire que donne une forte , une longue attention , sont des caractères gravés sur le marbre, dont l'empreinte résiste au temps.

Puisque nous sommes doués de mémoire ; nous ne pouvons pas être bornés, dans chaque moment de notre existence, à l'idée que

l'attention fait sortir du sentiment actuel. Nous avons tout à la fois, et l'idée nouvelle qui survient, et un nombre d'idées proportionné à la capacité de la mémoire.

Ce nombre paraît d'abord indéfini , quand on s'oceupe d'un objet vaste devenu familier; mais si l'on veut ne tenir compte que des idées bien distinctement perçues, on le trouvera prodigieusement restreint. Il semble, en effet, que pour peu que les idées se multiplient, la vue de l'esprit se trouble à l'instant. Au reste , chacun peut consulter son expérience; et je ne prétends pas déterminer une quantité qui varie suivant la différence des esprits. Ce qui est incontestable, c'est qu'il n'y a aucun homme dont l'intelligence n'embrasse simultanément plusieurs idées, plus ou moins distinctes, plus ou moins confuses.

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