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l'excès. Qu'il nous suffise d'avoir établi que nos connaissances remontent toujours à quelque sentiment : c'est de là qu'elles partent toutes : ceux qui les cherchent ailleurs ne les trouveront pas.

On n'en trouvera que la moindre partie, si on les cherche dans les seules sensations. Les idées intellectuelles et les idées morales tiennent, vous le savez, à d'autres manières de sentir.

Regardez autour de vous; comparez entre eux les hommes avec lesquels vous vivez; observez quels sont leurs goûts, leurs penchans; quel genre d'idées leur offre le plus d'attraits : tout vous dira combien la sensibilité varie; tout vous dira l'influence des diverses manières de sentir, sur les qualités, et sur les habitudes de l'esprit.

Chez plusieurs, chez un trop grand nombre, dominent les sensations; quelques-uns sont plus particulièrement affectés, ou par le sentiment de leur activité propre, ou par le senti. ment des rapports, ou par le sentiment moral : les premiers ne connaissent, en quelque sorte, que la vie de leur corps ; les autres, faits pour des plaisirs plus délicats, plus purs, vivent d'une vie intellectuelle ,'d'une vie morale. TOME IT.

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A ces différentes sensibilités, joignez le génie; et, dans ceux qui les auraient ainsi en partage, supposez à la fois le pouvoir de soutenir longtemps leur attention, un goût vif pour

le

rapprochement des idées, une grande force de rai. sonnement : l'intelligence , considérée dans ses rapports à la seule philosophie , vous étonnera par ses contrastes autant que par ses richesses.

Vous aurez la philosophie d'Epicure et de Lucrèce; vous aurez celle d'Aristote et de Loc. ke; vous aurez celle de Pythagore, de Platon, de Mallebranche, et les prodiges des mathématiques; vous aurez enfin Épictète, Marc-Aurèle, Fénélon.

Mais il est rare qu'une manière de sentir domine exclusivement; il est rare qu’un sentiment ne réveille

pas

les autres sentimens. On ne verra point un monument d'architecture, sans que le sentiment de quelque rapport ne se mêle à la sensation; et, si ce monument est destiné au culte que l'homme rend à la Divinité, s'il est l'asile du guerrier qui versa son sang pour la patrie, qui pourra se défendre d'un sentiment moral?

Comme les facultés de l'âme agissent à la fois, alors même qu'une seule semble absorber toute notre activité (t. 1, p. 374-75); ainsi, les ma

nières de sentir tiennent toutes à celle qui d'abord semblait remplir la capacité de l'âme. On dirait

que tout ce que nous pouvons être, nous le sommes toujours, et que l'existence toute entière se trouve dans l'existence de chaque moment. C'est ce qui nous rend si difficile la connaissance de nous-niêmes; énigme à jamais inexplicable, si l'analyse , descendant au fond de notre être, n'eût séparé des choses que la nature a unies et confondues; si son flambeau ne les eût successivement éclairées.

La distinction des quatre sentimens, sur laquelle repose ce que nous avons exposé dans cette seconde partie, n'est pas une chose aussi nouvelle

que vous pourriez vous l'imaginer. On en trouve les traces dans plus d'un auteur , dans un grand nombre d'auteurs ; et, s'il est vrai que jamais ils n'ont aperçu plusieurs manières différentes de sentir , il ne l'est pas moins , que souvent ils se sont exprimés comme s'ils les

avaient aperçues.

Montesquieu nous en a fourni un exemple remarquable (leç. 3). Sans doute, il ne s'était

pas dit explicitement, qu'il recélait dans sa sensibilité quatre sources de connaissances. Qu'avait-il besoin de se le dire? Il lui suffisait d'écrire sous la dictée de son génie. Une froide analyse lui devenait inutile : 'elle lui eût été nécessaire pour

s'assurer de cette vérité, échappée d'ellemême à son sentiment.

Qui jamais, autant que Condillac, regarda comme inébranlable le fondement de sa philosophie ? La sensation, principe unique des idées et des facultés, remplit toutes ses pages. Chaque nouvel écrit de l'auteur atteste une conviction plus grande. Le passage même que je vais transcrire est donné comme une preuve.

Lorsque Thémistocle arrive aux jeux, le spectacle qui s'offre à lui n'est d'abord qu'un plaisir de sensation ; mais lorsqu'il remarque tous les regards qui se tournent sur lui, Salamine alors se présente à sa mémoire. Il voit l'amour des Grecs, la considération de l'étranger, son nom porté aux deux bouts de la terre, et transmis à la postérité la plus reculée. Il semble

que

les sentimens de toute cette multitude qui l'environne, viennent se réunir en lui avec la promptitnde du coup d'oeil qui les exprime. Ce plaisir de réflexion est sans doute le plus délicieux : et c'est uniquement parce qu'il remue l'áme toute entière , au

, au lieu que l'autre ne fait que l'effleurer. » (OEuvres de Condillac, t. 14, p. 263.)

Si ce passage prouve qu'il n'y a en nous que des sensations, comment pourrait-on s'y prendre

pour prouver le contraire ? Le plaisir de sensation produit par la beauté du spectacle qui frappe les yeux

de Thémistocle : voilà , sans doute, le sentiment-sensation. Mais ce que Condillac appelle plaisir de flexion , n'a pas sa cause dans un objet physique. Ce plaisir est produit parl'amour des Grecs, par l'admiration des étrangers. N'est-ce pas là le sentiment moral?

Et que peut être un plaisir qui remue l'âme toute entière, si, pour continuer la métaphore, il ne remue toutes les parties de la sensibilité, celles qui se lient aux facultés de l'esprit, aux rapports , à la morale , comme celle qui dépend d'un mouvement de l'organe?

Direz-vous que Condillac, reconnaissant des plaisirs de nature différente, reconnait par conséquent des manières de sentir qui diffèrent aussi de nature, et qu'il les comprend toutes sous le nom de sensation, comme nous les comprenons toutes nous-mêmes sous le nom de sentiment?

Dites donc qu'il admet quatre espèces de sensations, dont une seule est produite par

l'impression des objets extérieurs. Dites qu'il admet

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