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les divisait il

у
a trois mille

ans,

continuera à les diviser, et à les diviser sur le choix entre deux erreurs, tant qu'ils borneront la sensibilité aux seules sensations.

« Locke, dit Leibnitz, n'a pas connu la nature de la vérité. Il a cru que

la connaissance de toutes les vérités nous venait des sens. S'il avait bien compris quelle différence se trouve entre les vérités contingentes, et les vérités cessaires, c'est-à-dire , entre les vérités acquises par induction, et les vérités démontrées, il aurait vu que les seules vérités contingentes dépendent des sens ; que les vérités nécessaires n'ont rien de commun avec eux ; et que, par conséquent, leur connaissance est fondée sur des principes gravés dans l'âme. » ( OEuvres de Leibnitz,

358.) La vérité considérée dans notre esprit, esť la perception , Ou , si l'on veut, l'affirmation du rapport entre deux idées.

Elle est contingente, lorsque les termes du rapport sont contingens, c'est-à-dire , sujets au changement; car alors le rapport peut devenir autre qu'il n'était. Pompée est plus puissant que César. Les deux termes de ce rapport sont la puissance de Pompée, et la puissance de César. Or, il peut se faire que demain

t. 5, p.

César soit plus puissant que Pompée; et les termes du rapport ayant changé, le rapport aura changé lui-même : ce qui est vrai aujourd'hui sera faux demain.

La vérité est nécessaire , lorsque les deux termes du rapport sont immuables ; et cette immutabilité des termes d'un rapport peut être absolue ou conditionnelle.

Conditionnelle, comme dans toutes les propositions de géométrie. Les théorèmes sur les lignes sont vrais, d'une vérité nécessaire , supposé qu'il existe des lignes sans largeur.

Absolue, lorsque les termes du rapport sont immuables , indépendamment de nos suppositions. Dieu commande la justice.

Les vérités contingentes sont transitoires; les vérités nécessaires sont éternelles.

Et, comme les unes et les autres sont des perceptions de rapport;

elles dérivent les unes et les autres du sentiment de rapport; et elles en dérivent exclusivement à toute autre manière de sentir.

Locke et les siens se trompent donc lors qu'ils enseignent que les vérités nécessaires ont leur origine dans les sensations ; ils ne se trompent pas moins, lorsqu'ils donnent la même origine aux vérités contingentes.

Leibnitz et les siens se trompent aussi doublement, d'abord en faisant la concession que les vérités contingentes viennent des sensations ; et, en second lieu , quand , après s'être crus assurés

que

les vérités nécessaires ne dérivent pas de cette source, ils en concluent qu'elles sont fondées sur des principes gravés dans l'âme.

Ne pourrait-on pas dire , en empruntant la manière de Leibnitz ?

Ni Locke, ni Leibnitz n'ont connu la nature de la vérité. Ils ont cru, l'un , que

la connaissance de toutes les vérités nous vient des seules sensations ; l'autre qu'elle nous vient en partie des sensations, et en partie de certains principes gravés dans l'âme. S'ils avaient bien compris quelle différence se trouve entre les sensations et les sentimens de rapport, ils auraient vu que toutes les vérités, sans aucune exception, dérivent des sentimens de rapport; et qu'il n'y en a aucune qui soit fondée, ou sur les sensations, ou sur des principes gravés dans l'âme.

Il est donc également certain , et que toutes les idées nous viennent de quelqu'un de nos sentimens, et que toutes les vérités nous viennent du seul sentiment de rapport.

C'en est assez pour asseoir les fondemens des sciences.

Sur les sensations et sur les sentimens de rapport, s'élèvera la science de l'univers, la cosmologie.

Sur le sentiment de l'action des facultés de l'âme, et sur les sentimens de rapport, la science de l'âme elle-même, la psychologie.

Sur le sentiment moral, et sur les sentimens de rapport, la science des meurs,

la morale. Sur tous les sentimens, et particulièrement sur le sentiment de force, sur le sentiment d'où naît l'idée de cause , la science de Dieu, la théodicée, science qui é ève la pensée au-dessus de la nature , et prête à la morale un appui nécessaire, en ajoutant aux décisions trop souvent incertaines de la conscience de l'homme, l'immutabilité de la loi divine.

Qu'y a-t-il au delà ? Rien, sans doute. Mais dans ces sciences immenses, combien d'idée imparfaites , obscures , ou mal démêlées! Que ne laissent pas à désirer la plupart de celles qu'on a maladroitement placées à l'entrée des sciences particulières ! elles devraient tout éclairer, tout faciliter; elles obscurcissent tout, elles rendent tout difficile. C'est à la métaphysique, à la partie de la

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TOME II.

métaphysique dont il nous reste à traiter, qu'est réservé l'examen de ces idées. Sont-elles quelque chose de plus que des mots ? Sont-elles autre chose que de vains produits de l'imagination? Quelle est leur origine ? Quelle est leur cause ? Représentent-elles les objets dans leur intégrité, ou seulement dans quelqu'une de leurs parties, dans quelqu'un de leurs points de vue? Sont-elles bien distinctes, bien précises, bien exactes ?

Après avoir subi cette espèce d'interrogatoire, les idées seront reconnues et adoptées, ou bien elles seront rejetées, si elles ont usurpé le nom d'idée.

La métaphysique, dans ces vérifications, ne perdra jamais de vue le sentiment, point fixe auquel tout doit pouvoir se ramener, puisque tout en est parti.

C'est de là , vous n'en doutez plus, que sont parties les trois idées qui sont comme le fond de l'intelligence. D'où pourraient nous venir les autres ? Et quand les traces en seraient effacées, ne sommes-nous pas assurés qu'elles remontent au sentiment?

Il n'est pas toujours facile de découvrir l'origine première de nos connaissances. Cette difficulté, quand elle se rencontre , provient de

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