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le donner, sans le transmettre, la force lui manquant pour le produire, pour en opérer la transmission.

D'un côté, c'est un enchaînement d'effets, dont chacun est en même temps cause; et Dieu est à l'extrémité de la chaîne, ou plutôt, il est au-dessus, et hors de la chaîne.

De l'autre, c'est un enchaînement d'effets, dont aucun n'est cause; et, alors, chaque chainon réclame la cause universelle.

L'idée de Dieu, l'idée de l'âme, l'idée des corps, ont donc leur origine dans le sentiment; l'idée des corps, dans le sentiment-sensation; l'idée de l'âme, dans le sentiment de l'action de ses facultés; l'idée de Dieu, dans tous les sentimens.

Mais pour ne pas étendre notre conclusion au delà du raisonnement que nous venons de faire, l'idée de Dieu a une de ses origines dans le sentiment de rapport, dans ce sentiment de rapport qui donne lieu à l'idée de cause, d'où nous nous élevons d'abord à l'idée de cause première, et bientôt à l'idée de cause première infinie dans toutes ses perfections.

Et sur quoi s'appuierait notre intelligence, si le sentiment venait à nous manquer? On voudrait donc que l'homme connât les rapports

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des choses sans avoir aucun sentiment de rapport! les modifications de son âme, sans les sentir! On voudrait que son âme connût sa propre existence, sans sentir qu'elle existe! Dira-t-on

que

Dieu est le maître de créer un esprit pur, dépourvu de sentiment, puisqu'il ne serait uni à aucun corps, et cependant doué d'une intelligence susceptible de s'accroître

sans fin ?

J'admets la supposition d'un esprit pur; et comment s'y refuser? Je n'admets pas qu'il puisse avoir une intelligence séparée de tout sentiment. Un esprit pur

n'aura

pas

de sensa. tions, sans doute ; mais n'y a-t-il pas

d'autres manières de sentir? Et cet esprit fera-t-il usage de ses facultés, sans sentir ce qu'il fait? agrar dira-t-il à chaque moment son intelligence, sans en être averti? se connaîtra-t-il lui-même, s'il est privé du sentiment de lui-même ? Il sentira donc, mais ce sera à l'inverse des hommes. Il sentira, parce qu'il aura une intelli

que nous, nous avons une intelligence parce que nous sentons. Dieu, lui-même, sent; ne craignons pas

de le dire. Dieu a le sentiment de ses perfections. Il a le sentiment de la plénitude de son être;

si ces expressions pouvaient faire quelque

gence; au lieu

ou,

peine à ceux qu'une fausse philosophie a accoutumés à ne voir le sentiment que dans les sensations, nous dirions, en changeant le langage,

mais non la pensée, que Dieu jouit d'une félicité suprême; qu'il est une source infinie de bonheur, comme il est une source infinie de puissance et de gloire.

Les philosophes, n'ayant reconnu dans la sensibilité que le résultat des impressions faites sur les sens, ont dû se diviser en une multitude d'opinions, mais qui toutes se ramènent nécessairement à deux sectes également impuissantes pour découvrir la vérité, et fortes seulement l'une contre l'autre de leur faiblesse réciproque.

Les uns, se croyant assurés par l'expérience, que les premières idées viennent des sensations, en ont conclu que toutes devaient en venir; et ils ont fait de vains prodiges de sagacité, afin d'expliquer par quelles opérations, et par quelles modifications, les idées sensibles pouvaient se convertir en idées intellectuelles, et en idées morales.

Les autres, convenant qu'un grand nombre d'idées nous viennent des sensations, ont toujours nie que toutes les idées pussent remonter à cette source. Montrez-nous, ont-ils dit à leurs

adversaires, montrez-nous dans les sensations, les idées des facultés de l'âme, les idées mora

es, les idées de rapport (1)? A l'instant nous vous donnons gain de cause; mais les argumens des plus habiles d'entre vous n'ont pu nous convaincre. Il nous paraît même que vous avez tenté l'impossible.

Il est impossible, en effet, de voir l'intelligence humaine toute entière dans les seules sensations : et, jusque-là, les derniers ont l'avantage, faible avantage, à la vérité, puisqu'il est purement négatif : encore vont-ils le perdre bien vite, car voici la manière dont ils raisonnent.

Puisqu'on n'a pu montrer toutes les idées dans la sensation ; puisque nous avons la certitude qu’on les y chercherait vainement, il faut que les idées qui n'ont pas

leur origine dans la sensation, soient sans origine. Donc elles tiennent à l'essence de l'âme; donc elles existent au moment même où l'âme reçoit l'existence; donc elles sont gravées en nous par

la

(1) Ils ne l'ont pas dit avec cette précision, et ils ne pouvaient pas le dire. Mais je suppose qu'en parlant des idées spirituelles, ils sentaient d'une manière confuse ce que nous énonçons ici d'une manière distincte,

main de la nature ; donc elles sont antérieures aux sensations; donc elles sont dans l'âme à priori; donc elles sont innées; donc outre l'entendement auquel nous devons les idées sensibles, nous avons un entendement pur, qui n'a rien de commun avec la sensibilité. Donc, etc. Vous voyez que

les deux partis, ne reconnaissant qu'une seule manière de sentir, s'égaraient nécessairement, et que leurs raisonnemens ont été ce qu'ils devaient être. Qu'auraientils pu dire

que ce qu'ils ont dit? Les sensations sont notre unique manière de sentir. Or, les premières idées viennent des sensations. Pourquoi toutes n'en viendraientelles pas?

Les sensations sont notre unique manière de sentir. Or, il y a plusieurs idées qui ne sauraient venir des sensations. Il faut donc que l'âme les tienne de sa nature, soit antérieurement aux sensations et à l'expérience , soit en même temps que les sensations et l'expérience, mais non des sensations, ni de l'expérience.

Ces deux raisonnemens partant d'un principe faux, leurs conséquences, quoique opposées entre elles, sont nécessairement fausses.

Elles sont fausses; et leur opposition, qui divise aujourd'hui les philosophes, comme elle

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