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possible de former des propositions. Paul est sage'; les sages sont heureux : dans la mière de ces deux propositions, on met un individu dans l'espèce, Paul dans l'espèce des sages; dans le second, les sages sont heureux, on met l'espèce dans le genre, la classe des sages dans la classe plus générale des heureux. Énoncer une proposition, c'est mettre un individu dans une classe, ou une classe dans une autre classe : sans classes, sans idées générales , sans genrés et sans espèces, ne pouvant donc faire des propositions, comment pourrionsnous faire des raisonnemens ? :. **;". ! Il est vrai que les enfans, avant l'usage de la parole , donnent quelques signes de raisonneruent : aussi ne sont-ils

pas

totalement dépourvus d'idées générales. Je ne crois

pas ,

du moins, qu'on puisse leur refuser celles de bien étre et de inal être. Mais le

peu

de raisonnement dont ils semblent donner des preuves, mérite-t-il, en effet, le nom de raisonnement ? L'enfant qui s'est brûlé à la flamme d'une bougie, se gardera d'en approcher la main une se. conde fois. Est-ce à dire qu'il a fait un syllogisme ? Il lui suffit de se souvenir de la douleur qu'il a éprouvée : l'enfant se conduit comme s'il avait raisonné; il ne raisonne pas encore, je

veux dire qu'il ne raisonne pas explicitement.

C'est donc aux idées générales , à leur distribution en différentes classes, que l'homme doit les sciences et tous les avantages qu'il en retire, puisque c'est à ces distributions qu'il doit l'exercice de la faculté de raisonner.

Mais, en reconnaissant les services que nous rendent les idées générales , en reconnaissant combien elles sont nécessaires pour le développement de l'intelligence, il ne faut pas oublier que cette nécessité est en même temps une preuve manifeste de la faiblesse de notre nature. Le raisonnement, privilége de l'homme, est le privilége d'un être imparfait.

L'intelligence infipie cesserait d'être elle. même, si elle pouvait devoir quelque chose au raisonnement. A ses yeux, il n'y a ni classes, ni genres, ni espèces. Les classes n'offrent que des points de vue ; les principes et les conséquences montrent les choses successivement et l'intelligence infinie embrasse tout; elle voit tout, et tout à la fois.

Nous-mêmes , quand les objets nous intéressent vivement, nous dédaignons les idées générales et leurs classes ; nous nous méfions aussi des inductions et des analogies; il nous faut des idées très a spécifiques , des idées indi

pas surtout

viduelles; nous voulons connaître les objets par des idées immédiates.

Ce n'est point par les idées générales de rouage, de ressort, que l'horloger connait une montre ; ce n'est point par les idées générales d'étoffe ou de draperie, que le marchand connaît son magasin ; ce n'est

par

des idées générales qu’une mère connait ses enfans. Elle est sans cesse occupée à les observer, à les étudier; elle cherche à pénétrer jusqu'au fond de leur âme, pour en découvrir les mouvemens les plus cachés ; et rien ne lui échappe de ce qui peut annoncer la diversité de leurs goûts , ou la différence de leurs caractères. Sans cette curiosité active, dont la vature a fait le besoin de son cour, comment pourraitelle régler sa conduite , encourager , réprimander , caresser et punir à propos

« Il est à croire, dit Rousseau , que les événemens particuliers ne sont rien aux yeux du maitre de l'univers ; que sa providence est seulement universelle ; qu'il se contente de conserver les genres et les espèces , et de présider au tout, sans s'inquiéter de la manière dont chaque individu

passe cette courte vie. Un roi sage qui veut que chacun vive heureux dans ses états, a-t-il besoin de s'informer si les ca

?

barets y sont bons ? » (Lettre à Voltaire. )

Un roi sage, s'il veut mériter ce titre, s'informera si les cabarets sont bons : un roi

sage veille sur tout son peuple. Les voyageurs excitent sa sollicitude , autant que ceux qui vivent tranquillement auprès de leur foyer.

C'est parce que les rois et les législateurs sont hommes , parce que leur intelligence et leur puissance sont limitées , que, ne pouvant établir des rapports immédiats avec chacun des individus soumis à leur sagesse ou à leur empire, ils se voient forcés de les considérer en masse. Dire

que la providence est universelle , et n'est qu'universelle , c'est dire

que
Dieu

gouverne le monde par des lois générales , par des volontés générales , et non par des volontés particulières; c'est dire qu'il gouverne tous les êtres par ce qu'ils ont de commun; c'est dire qu'il n'agit que sur des qualités communes ; c'est en faire un législateur humain, un roi de la terre.

Deux feuilles d'un même arbre, vues de près, ne sont

pas
semblables ; deux gouttes

d'eau regardées avec le microscope, nous présentent bientôt des différences. Les similitudes tiennent à la grossièreté de nos sens , et aux bornes de

notre esprit. Il ne faut pas transporter à Dieu ce qui n'est que de l'homme. Dieu connaît les êtres tels qu'ils sont en eux-mêmes; il les voit tous différens les uns des autres ; et, comme la manière dont il agit sur eux , varie suivant la connaissance qu'il en a, il s'ensuit

que

Dieu agit sur chaque être d'une manière spéciale , c'est-à-dire, qu'il n'agit pas par des lois géné-, rales et uniformes

Je crois qu'on se rendra à ces raisons , quoiqu'elles heurtent le préjugé. Cependant nous ne changerons rien au langage reçu, et nous continuerons à nous énoncer comme s'il existait en effet des lois générales. Nous dirons que la gravitation est une loi générale dans l'ordre physique ; que le désir du bonheur est une loi générale dans l'ordre moral. Il est vrai que deux atomes , par cela senl qu'ils occupent deux lieux différens dans l'espace, ne sauraient tendre mathématiquement de la même manière vers aucun des points matériels de l'univers ni deux êtres sensibles , avoir précisément la même manière de vouloir être heureux : mais ces différences nous échappent; et, s'il n'y a ni similitudes , ni lois générales pour

la nature, il y en a pour nous. Ceci peut

concilier cenx qui veulent que les

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