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on aperçoit les ressemblances d'un premier coup

d'ail. Par les progrès de l'âge, l'enfant distingue l'arbre cerisier, l'arbre prunier,' l'homme fort, l'homme riche, l'homme suivant, etc.; c'est-àdire, qu'il forme des classes moins générales à mesure qu'il s'instruit.

Avoir dans son esprit des idées très-générales, des classes très-générales, sans connaitre en même temps les séries de classes qui leur sont subordonnées, et qui, par une gradation bien ménagée, conduisent aux individus, c'est donc ressembler aux enfaus, c'est ne rien savoir.

Combien d'hommes cependant, avec quelques idées générales , parlent hardiment architecture, peinture, musique! Il est vrai qu'ils prêtent à rire aux connaisseurs; mais le nombre des connaisseurs n'est jamais très-grand. Combien décident sur la guerre, sur la marine, sur toutes les branches de l'administration ! Combien aussi se donnent une apparence de profondeur, parce qu'ils font entrer dans leurs discours les mots philosophie, nature, métaphysique, et autres semblables ! Malheureusement ils sont trahis par ces mots mêmes; leurs méprises, quand ils en viennent aux applications, rappellent la métaphore et la metony

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TOME II.

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mie, grands mots que Pradon croit des termes de chimie.

Imaginerait-on qu'avec des classes générales, séparées des classes subordonnées qui conduisent aux individus, l'ignorance pût aller au point de confondre un mouton avec un oiseau ? C'est pourtant ce qui est arrivé à une peuplade entière. Lorsque le capitaine Cook aborda pour la première fois à l'ile d'Otaïti, les habitans, en voyant un mouton, firent entendre que c'était un oiseau. Nous ne concevons pas d'abord une erreur aussi étrange; mais l'île ne contenait en quadrupèdes que le cochon et le chien ces deux espèces, les oiseaux, et une multitude de rats , voilà tout ce que les insulaires connaissaient. Ils savaient que l'espèce des oiseaux est très-variée, car de temps en temps, il en paraissait dans leur ile , qui ne s'étaient pas montrés auparavant. Voici comment ils raisonnèrent : Cet animal que nous voyons ,

n'est ni un cochon, ni un chien; il faut donc que ce soit un oiseau. Ce raisonnement ressemble à plus d'un raisonnement que font les philosophes : c'est le sophisme connu sous le nom de dénombrement imparfait.

Que penser, après cela, d'un précepte que donne Buffon days son discours de réception

..

à l'académie française ? « Avec de l'attention à ne nommer les choses que par les terines les plus généraux , le style aura de la noblesse. »

Ce précepte plein de goût quand on l'applique à des sujets qui ont de la dignité, ou à des sujets qui sont dès long-temps connus, exige, dans la pratique, un grand discernement. Des idées neuves, des idées jusqu'à vous mal démêlées, veulent des expressions particulières et très-circonscrites. Avec des termes généraux , vous ne serez pas entendu; votre style n'aura ni clarté, ni précision : et si, à propos d'une querelle d'écoliers, vous veniez faire un étalage de la loi politique et de la loi naturelle, vous risqueriez fort de vous rendre ridicule.

Pour sentir combien la noblesse du style tient à l'emploi des termes généraux , supposez qu'aux obsèques d'un

personnage illustre, l'orateur, voulant décrire les cérémonies de la pompe funèbre, s'énonce de la manière suivante : Les pontifes sacrés , revêtus d'ornemens lugubres , etc; l'expression générale ornemens a plus de noblesse, vous n'en doutez pas, que n'en auraient des expressions qui détailleraient toutes les parties de ces ornemens ; et l'auditoire ne serait pas médiocrement surpris, si on

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allait lui montrer des surplis et des chasubles Mais pourquoi ces expressions de détail manqueraient-elles de noblesse? parce que

parce que celui qui, dans un discours solennel, célèbre les vertus d'un héros ou d'un roi , doit oublier tout ce qui n'a pas quelque grandeur. Comment pourraitil , sans se dégrader, descendre jusqu'au langage d'un sacristain? Le mot m'est échappé. Si vous trouvez qu'il manque de noblesse , il confirmera ce que je viens de dire.

Les termes généraux , termes d'ignorance, quand ils ne tiennent à rien , sont la marque d'un grand savoir, quand ils se lient à des termes moins généraux, à des classes moins générales, qui, elles-mêmes, se lient à des classes toujours plus particulières , jusqu'à ce qu'on soit arrivé aux choses.

C'est des individus qu'est sortie la première lumière ; c'est sur les individus qu'elle doit.se reporter, mais augmentée , fortifiée. D'une première qualité individuelle nous nous sommes élevés à la classe la plus générale : cette classe s'est distribuée en classes subordonnées, du moment que nous avons aperçu des différences entre les objets qui, d'abord, nous avaient

paru

semblables. De nouvelles différences ont donné lieu à de nouvelles classes :

..

ainsi, de classe en classe, de différence en différence , de qualité en qualité, nous sommes revenus aux individus, qui n'ont plus été pour nous une seule qualité, mais des assemblages de qualités : alors, notre connaissance a été d'autant plus parfaite, que le nombre des qualités bien reconnues , bien constatées, a été plus grand,

Privé du secours des classes, l'esprit humain languirait dans l'inertie et dans l'ignorance : quelques actes d'attention, quelques comparaisons, seraient tout son exercice ; et la faculté de raisonner resterait éternellement oisive. Le raisonnement consiste dans un rapport particulier entre deux jugemens ou deux propositions, dans le rapport du contenant au contenu. Dieu est juste, donc il récompensera la vertu. Voilà un exemple de raisonnement; et vous voyez que le second jugement, Dieu récompensera la vertu, se trouve dans le mier, Dieu'est juste. Or, si nous n'avions point de classes, d'idées générales ; si nous n'avions ni genres ni espèces , il nous serait impossible de voir des jugemens ainsi renfermés les uns dans les autres, ou des propositions comme conséquences d'autres propositions ; la raison en est évidente, car il nous serait im

et

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