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des corps,

On voit donc que, pour connaître les différens objets de la nature, il ne suffit

pas

d'en avoir des idées très-générales. Les idées générales représentent exclusivement ce que plusieurs êtres ont de commun ; elle ne caractérisent rien. L'idée générale homme ne vous fera pas connaître le peuple romain ; elle ne vous fera pas connaître César ou Pompée. De l'idée générale science, vous ne ferez pas sortir la chimie, ou la métaphysique. L'idée générale substance ne vous instruira, ni des propriétés

ni des propriétés des esprits; enfin, l'idée la plus générale de toutes , l'étre, l'existence, sera la plus stérile des idées.

Il est vrai que ces mots, étre, substance, servent à désigner la réalité des choses. La substance d'un corps, c'est quelquefois la totalité de ses propriétés et de ses attributs; l'étre , c'est l'être des êtres, c'est l'existence divine.

Connaître ainsi les substances peut être un désir de l'homme, mais un désir qui ne sera jamais entièrement satisfait : connaitre ainsi l'existence, ce serait être Dieu.

Aussi, dans ces manières de s'exprimer, les idées ont-elles perdu leur généralité pour s'individualiser dans leur objet.

Chez les anciens, Homère était le poële , Aristide était le juste , Socrate le sage.

Il y a des philosophes dont l'esprit se trouble et s'anéantit devant l'idée d'existence. Qu'a donc cette idée de si mystérieux ?

L'idée d'existence est, ou la plus générale des idées, ou elle est individuelle ; elle exprime, ou un point de vue commun à tous les êtres individuels, ou bien elle a pour objet chacun des êtres individuels pris dans son intégrité, ou même la totalité des êtres.

Sous le premier point de vue, l'idée d'existence n'offre pas plus de difficulté

que

toute autre idée générale; elle en offre moins, puisqu'elle est la plus générale.

Sous le second point de vue, elle est nécessairement et évidemment imparfaite. Il n'y a pas là de mystère. Rien n'est moins mystérieux que la certitude de notre ignorance, quand nous voulons saisir la nature intime, l'existence telle qu'elle est, d'un

corps

déterminé, d'un esprit déterminé; et, à plus forte raison , quand nous voulons pénétrer l'essence divine , l'être de Dieu. Nous avons prouvé, dans la dernière leçon , que la connaissance complète des individus, des existences individuelles , n'est pas à notre portée. Nous avons fait voir

que la connaissance complète d'un grain de sable serait, en quelque sorte, la connaissance de la nature entière.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose ? Terrible question ! » s'écrie d'Alembert (Mél., t. 5, p. 55); il lui semble

que

les philosophes n'en sont pas assez effrayés.

J'avoue que je ne saurais partager le sentiment qui a dicté ces paroles. Pourquoi , se rapporte ou à la cause finale, ou à la cause efficiente. Quelle est la fin ou le but de l'existence,

de toutes les existences, celle de Dieu comprise? Je l'ignore, et cette curiosité me parait tellement hors de proportion avec ma nature, qu'elle ne m'effraie, ni ne m'inquiète, qu'elle n'entre

pas

même dans mon esprit. Je dirai plus : il me paraît absurde de demander le but de l'existence de Dieu. Je doute qu'on sache ce qu'on demande.

Quelle est la cause efficiente de l'existence, de toutes les existences ? Une telle question, et une telle cause, sont de véritables contradictions. Pour produire toutes les existences, la cause efficiente doit exister; et, dès lors, n'étant pas

de

sa propre existence, elle n'est pas cause efficiente de toutes les existences.

cause

On cherche la raison de l'existence : il n'y en a pas. Cette raison, s'il y en avait une, devrait être antérieure à l'existence ou du moins devrait être conçue antérieure à l'existence. Ainsi supposée, ainsi conçue, cette raison serait, ou une cause qui aurait produit l'existence, ou un principe dont l'existence serait une émanation; elle serait donc elle-même une exis. tence dont on continuerait à demander la raison, et à la demander sans fin.

On peut demander la raison d'une existence particulière; on ne peut pas demander la raison de toute existence. Cependant, si vous voulez dire que l'existence a sa raison en ellemême, ou qu'elle est elle-même sa propre raison, je ne m'y oppose pas.

Je ne conçois ni la création , ni l'existence nécessaire : je veux dire

pas

d'idée, car j'en ai la certitude. Je n'ai idée, ni de l'éternité, ni du passage du néant à l'existence, et je me tiens tranquille. Pourquoi m'effrayer de cette ignorance? est-ce qu'elle serait moins naturelle

que
toute autre? ne m'est-il

pas

évident que

les idées de création et d'éternité que je n'ai pas, je ne puis pas les avoir? D'où me viendraient-elles, à moins d'une révélation,

:

que je n'en ai

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quand elles n'ont leur origine dans aucun de
mes sentimens ?
Il ne faut donc

pas
oublier

que

le nom d'une idée générale peut , en même temps, être le nom d'une idée individuelle. Comme nom d'idée générale, il exprime une qualité commune, un point de vue commun à plusieurs êtres; comme nom d'idée individuelle, il est signe d'une existence individuelle, d'un être réel.

Rien n'est plus facile à acquérir que les idées générales de tous les objets de l'univers : rien n'est plus difficile à acquérir que les idées individuelles de ces objets : les premières se bornant à nous faire connaitre quelques qualités, une qualité; les dernières, si nous les avions complètes, nous feraient connaitre la réunion de toutes les qualités des êtres, de toutes leurs propriétés. Aussi voyons-nous que

les enfans , après les premières impressions qui leur viennent par les sens, et dont ils tirent quelques idées sensibles, se portent aussitôt aux idées les plus générales, arbre, homme, bon, mauvais, etc.; et cela doit être, car il est bien plus aisé de saisir les ressemblances, que les différences. On n'obtient les différences que par une application dont le travail se fait sentir;

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