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individus , elle ne serait pas dans les choses; et, si vous dites que cette forme existe dans chaque individu, alors il y a plus de formes que d'espèces : enfin, quand on aurait prouvé que toutes ces formes , soit spécifiques, soit individuelles, existent hors de nous, en serionsnous plus instruits sur la nature de nos idées ?

Il y a dans les êtres des qualités qui nous affectent semblablement, et des qualités qui nous affectent différemment : sous le premier point de vue, nous disons que les êtres sont semblables, ou de la même espèce ; sous le second, nous disons qu'ils sont différens , ou d'une espèce différente. Les similitudes, les classes, les genres,

les espèces, les formes communes ou universelles, les natures communes ou universelles, les universaux, ne sont que des points de vue de notre esprit ; et Zénon avait vu les choses mieux que Platon et qu'Aristote.

Les partisans des idées en Dieu étaient donc hors de la question ; et les réalistes 'ne pouvaient que s'égarer dans leurs subtilités.

Est-ce à dire que nous consentirons à ne voir dans les idées générales que des mots, de purs mots, des mots sans idées ? Non, certainement; et je doute qu'aucun philosophe l'ait

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penser : il

pensé, que Hobbes même ait

pu

le semble le dire, il est vrai : mais ou il ne le dit pas en effet, ou il se contredit, comme Descartes le lui

prouve fort bien. « Le raisonnement, dit Hobbes, n'est peutêtre rien autre chose qu'un assemblable et un enchainement de noms , ou appellations , par le mot est. D'où il s'ensuivrait que, par le raisonnement, nous ne concluons rien du tout touchant la nature des choses, mais seulement touchant leurs appellations ; c'est-à-dire que, par le raisonnement, nous voyons simplement si nous assemblons bien ou mal les noms des choses, selon les conventions que nous avons faites, à notre fantaisie, touchant leurs significations. »

Descartes lui répond : « L'assemblage qui se fait dans le raisonnement n'est pas celui des noms ; mais bien celui des choses signifiées par les noms; et je m'étonne

que

le contraire puisse venir dans l'esprit de personne.... Ce philosophe ne se condamne-t-il

pas

lui-même, lorsqu'il parle des conventions que nous avons faites , à notre fantaisie , touchant la signification des mots! car, s'il admet que quelque chose est signifiée par ces mots, pourquoi ne veut-il pas que nos discours et nos raisonnemens

soient plutôt de la chose qui est signifiée, que des paroles seules.» (Méditations de Descartes, t. 1, p. 151-52.)

Descartes a évidemment raison contre Hobbes; mais ni l'un ni l'autre de ces philosophes ne connaissait le juste rapport des mots aux idées. Hobbes sentait que, dans ses raisonnemens, son esprit se portait rarement jusqu'aux idées ; et rien n'est plus vrai. Il en concluait que nous ne raisonnons pas sur les idées; et rien n'est plus faux. Il fallait se borner à dire qu'il est rare que nous raisonnions immédiatement sur les idées. Descartes, profitant de l'aveu de Hobbes , que les mots signifient d'après des conventions, en conclut

que

le raisonnement, d'après Hobbes lui – même, doit porter sur les choses signifiées, ou sur leurs idées , et ceci est incontestable; mais il semble croire que le raisonnement porte toujours immédiatement sur les idées, ce qui est une erreur.

Hobbes se trompe, en pensant que l'esprit ne raisonne pas sur les idees, parce qu'il raisonne sur des mots qui ne sont pas signes immédiats d'idées. Descartes se trompe, en pensant que l'esprit raisonne immédiatement sur des idées parce qu'il 'raisonne sur des mots signes d'idées. Nous avons fait voir (t. 1, leç.

13) que

;

les mots, toujours signes d'idées, ou devant toujours être signes d'idées, n'en sont pas toujours des signes immédiats ; qu'au contraire, ils en sont le plus souvent des signes éloignés.

Condillac accorde prodigieusement aux mots, aux noms, aux dénominations, et en général aux signes de la pensée.

« Qu'est-ce au fond que la réalité qu'une idée générale et abstraite a dans notre esprit ? Ce n'est qu'un nom; où, si elle est quelque autre chose, elle cesse nécessairement d'être abstraite et générale. » (Log., p. 132.) « Les idées abstraites et générales ne sont

des dénominations.» (Idem, p. 133.) « Si vous croyez que les idées abstraites et générales sont autre chose

que

des noms, dites, si vous pouvez, quelle est cette autre chose. » ( Langue des calculs, p. 50.)

Ces propositions approchent tellement de la vérité, qu'on peut les conserver, et qu'il est inutile de se mettre en frais pour prouver qu'elles sont un peu exagérées. Condillac, d'ailleurs , le dit assez lui-même , lorsque, dans le Traité des sensations, il donne des idées générales à la statue qu'il anime, quoique cette statue soit privée de tout langage.

donc que

« Comme la statue n'a l'usage d'aucun signe, elle ne peut pas classer ses idées avec ordre, ni par conséquent en avoir d'aussi générales que nous; mais elle ne peut pas non plus n'avoir point absolument d'idées générales. Si un enfant qui ne parle pas encore n'en avait pas

d'assez générales pour être communes, au moins à deux ou trois individus, on ne pourrait jamais lui apprendre à parler une langue; car on ne peut commencer à parler une langue, que parce qu'on a des idées générales : toute proposition en renferme nécessairement. »

Ce passage est écrit postérieurement à la Logique et à la Langue des calculs. On ne le trouve que dans la dernière édition du Traité des sensations (p. 312 ).

Que sont enfin les idées abstraites et générales ? Que deyrons-nous répondre, quand on nous demandera si elles sont de vraies idées; si elles ne sont que des mots, des noms; ou si elles seraient toute autre chose ?

Les idées abstraites, quoiqu'elles se généralisent avec la plus grande facilité, quoiqu'elles se généralisent naturellement, et comme à notre insu , ne doivent cependant pas toujours être confondues avec les idées générales. Toute

TOME II

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