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sont faits, tous et chacun, d'une même matière , mais ils n'ont, ni tous une même forme, pi chacun une forme particulière. Ils n'ont pas tous une même forme, car les êtres que nous appelops arbres ont une forme différente de ceux que nous appelons animaux. Ils n'ont pas chacun individuellement une forme particulière, car tous les individus appelés hommes ont une même forme, l'humanité; tous les individus appelés lions ont la même forme, lion; tous les individus appelés éléphans ont la même forme, éléphant, etc.

Ainsi les formes sont inhérentes aux choses; elles sont partie intégrante des choses, et elles constituent les différentes espèces que nous voyons dans le monde. Aristote donne à ces formes le nom d'eidos, c'est-à-dire, d'images.

Zénon ne fut guère plus content des eidos d'Aristote que

des idées de Platon. L'humanité, disait-il, est un point de vue sous lequel nous considérons tous les individus appelés hommes; l'animalité, un point de vue sous lequel nous considérons tous les individus appelés animaux. Un point de vue de notre esprit n'existe pas de toute éternité; il n'existe pas non plus dans les êtres qui sont hors de nous.

Les formes d'Aristote prévalurent. Tous les

êtres eurent leurs formes, leurs formes substantielles, leurs natures universelles, leurs universaux enfin.

La science en était là; et les universaux dans les choses, ou, comme on s'exprimait en mauvais latin, les universaux à parte rei , étaient en possession de toutes les chaires de philosophie ; ils régnaient paisiblement, lorsque, sur la fin du onzième siècle, un chanoine de Compiègne, nommé Roscellin , ayant connu l'opinion de Zénon, l'embrassa avec ardeur; et, au grand scandale de tous les savans , il enseigna que les universaux n'étaient pas à parte rei , qu'ils n'étaient que à parte mentis, c'est-à-dire, qu'ils n'avaient d'existence que dans notre esprit. Il alla plus loin ; il osa avancer que

les universaux n'étaient

que
des mots,

des noms, des dénominations.

Cette opinion, que l'ignorance des docteurs du temps jugea tout-à-fait nouvelle, produisit une sensation extraordinaire jusque chez les gens du monde, jusqu'à la cour des princes ; partout elle eut des partisans fanatiques, et des ennemis plus fanatiques encore : les uns furent les nominaux, les autres les réalistes ; leurs querelles ; quelquefois ensanglantées, ont duré plus de trois siècles.

Les réalistes avaient trouvé le

moyen

de dire, de six manières différentes, que les universaux sont dans les choses ; et cela fit six écoles sous autant de chefs. Il serait assez difficile de marquer les nuances qui les séparaient, et je vous fais grâce de toutes ces subtilités inintelligibles.

Quant aux nominaux, il y avait entre eux une différence qui se comprend fort bien , et qu'il est nécessaire de noter. Les uns prétendaient

que les idées générales ne sont absolum ment

que
des
noms, de

purs noms : c'étaient les vrais nominaux. Les autres voulaient que les noms des idées générales fussent accompagnés d'une perception , ou d'une conception de l'esprit. On les appelait conceptualistes.

A la renaissance de la philosophie, les réalistes et les nominaux étaient tombés dans l'oubli; mais la question qui les avait tant divisés fut agitée de nouveau, et elle l'est encore.

Bacon, Descartes, Mallebranche , se sont peu occupés du rapport des mots aux idées. Hobbes s'en est occupé beaucoup, et il s'est montré extrêmement nominal, plus nominal que les nominaux, suivant l'expression de Leibnitz. Il ne suffit pas à Hobbes de ne voir que des noms dans les idées générales ; il af

firme que toute vérité est nominale, qu'elle n'est qne dans les noms : paradoxe bien extraordinaire de la part d'un homme qui , dans ses Dialogues contre les mathématiciens , prétend, pour rabaisser l'algèbre , que l'esprit doit nécessairement opérer sur les idées.

Après Hobbes, Locke, Berkelei, Leibnitz, et plusieurs autres philosophes, Condillac a traité, à plusieurs reprises, des idées générales, et il a répandu beaucoup de lumière sur cette question. Il a vu , il nous a fait voir bien mieux qu'on ne l'avait fait avant lui , combien le raisonnement dépend du langage; et il est arrivé à ce résultat, l'un des plus heureux et des plus féconds de la philosophie; que les langues sont autant de méthodes analytiques; méthodes pauvres et grossières chez les peuples barbares; riches, mais souvent d'une fausse richesse , chez les peuples polis ; moyens de clarté d'élégance et de raison, quand on sait en faire un bon emploi ; instrumens de désordre et d'erreur, quand elles sont maniées par la maladresse, par l'ignorance et par la mauvaise foi ; obstacles

pour les esprits gâtés par les leçons d'une fausse philosophie, ou par les leçons d'un faux goût ; secours admirables pour les Pascal et pour

les Racine.

Telles sont les principales opinions des philosophes anciens ou modernes, au sujet des idées générales.

Nous accorderons, sans doute, à Platon, que Dieu , avant de créer, connait toutes les

parties de son ouvrage , et qu'il les crée conformément à la connaissance qu'il en a de toute éiernité; rien ne nous empêchera de dire avec lui que cette connaissance est le

type,

l'arché type , le modèle , l'idée de tout ce qui existe, et de tout ce qui peut exister; mais quel rapport, des idées éternelles, immuables, impérissables, ont-elles aux idées qui sont dans notre esprit? Il s'agissait de rendre raison de l'intelligence de l'homme, et Platon nous parle de l'intelligence divine.

Nous n'accorderons pas à Aristote qu'il existe des formes, comme il l'entend ; qu'il y en ait autant, ni plus ni moins, qu'on peut distinguer d'espèces ; car alors chaque forme serait une forme commune à tous les individus d'une même espèce ; une forme à laquelle participeraient tous les individus d'une même espèce.

Une forme commune n'est rien de réel : tout ce qui existe est singulier et déterminé une forme à laquelle participeraient tous les individus d'une même espèce serait hors des

;

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