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qui se passe

continuellement en nous , comment un bon traité de métaphysique, un traité bien exposé, pourrait-il être difficile ? ne doitil pas nous faire dire à chaque ligne : voilà ce que nous éprouvons tous les jours, et que nous remarquons en ce moment pour la première fois ? Tout homme d'un peu d'esprit doit comprendre à l'instant un livre de métaphysique , sans quoi ce livre est à refaire; et c'est ici surtout que s'applique la réflexion de Pascal : « Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu composer. »

Je serais presque tenté de penser que souvent il y a plus de difficulté à saisir certains

rapports ordinaires de la vie, que ce qu'on appelle des théories savantes. Rien , sans doute, n'est plus aisé à comprendre que le rapport de père et de fils, de frère et de soeur, d'oncle et de nevéu. Celui de beau-frère, quoique un peu moins simple, se conçoit encore facilement. Mais si vous me parlez de la belle-soeur de vôtre beau-frère', j'éprouve déjà une sorte d'embarras. Et si vous ajoutez : La belle-soeur de mon beau-frère est nièce d'un cousin de mon oncle, je ne sais plus où j'en suis , et je renonce à mettre dans ma tête les degrés d'une telle parenté.

Ces remarques sur les abstractions, et sur la manière dont les sciences pourraient être exposées, ont une utilité pratique. En nous apprenant à ne pas nous laisser décourager par des difficultés imaginaires, elles nous donneront un juste sentiment de nos forces. Quand on se méfie trop de soi, on ne réussit à rien; on n'ose même rien entreprendre.

Pour achever de dissiper cette peur qu'on nous fait des abstractions, nous nous aiderons de quelques exemples,

S'il est des abstractions qui puissent nous coûter, ce seront celles sans doute qu'on voudra faire subir à des idées qu'une longue habitude a rendues comme inséparables. Quelquefois la nature produit entre deux idées une association si intime, qu'on ne voit pas

d'abord comment on pourrait la dissoudre. Quelquefois encore, le préjugé, la passion, unissent fortement des choses qui naturellement n'ont aucun rapport.

Les idées de couleur et d'étendue sont certainement très-distinctes. Mais dans les commencemens de la vie, elles ont été si étroitementliées, qu'il nous est impossible aujourd'hui de les séparer, et de voir des couleurs sans les voirétendues. Cette séparation que l'oeil ne peut

faire, l'esprit la fera aisément; et je puis dire que je préfère le blanc au bleu, ou au rouge, sans penser à la longueur ou à la largeur des corps d'où me viennent ces couleurs.

Quant aux associations qui sont l'ouvrage de nos passions ou de nos préjugés, permettezmoi un exemple familier. Je suppose une personne prévenue d'une opinion politique, mais prévenue jusqu'à l'intolérance; on me passera la supposition. Cette personne est attaquée d'une maladie

grave.

Elle demande un médecin: on lui en nomine un très-habile.«Monsieur un tel ! s'écrie-t-elle, on sait comment il pense. -- Eh! qu'importe, madame , l'opinion qu'il peut avoir sur d'autres choses ?

songez

à guérir. – Ne me parlez pas de cet homme; c'est un extravagant, un ignorant, un esprit faux. » La voilà , par un entêtement aveugle , hors d'état de faire la plus légère abstraction, de distinguer dans un même individu, une qualité d'une autre qualité, le médecin du

politique.

Je trouve maître Jacques, dans Molière, beaucoup meilleur métaphysicien.

Harpagon s'est décidé à donner un repas. Il appelle maitre Jacques. «Est-ce à votre cocher, monsieur, ou à votre cuisinier que vous

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voulez parler? - Au cuisinier. Attendezdonc s'il vous plaît. » Il ôte alors sa casaque de cocher, et parait vétu en cuisinier. Harpagon veut ensuite qu'on nettoie son carrosse. Maître Jacques , changeant d'habit, comme d'office, reparaît aussitôt en cocher. Vous voyez qu'il entend les abstractions un peu mieux que notre malade.

Il n'y a personne, même dans les dernières classes du peuple, qui ne prouve par ses discours, que de pareilles abstractions lui sont familières. L'homme le moins instruit, ayant à faire une révélation à un juge, lui dira naturellement : c'est au juge que je parle, et non à monsieur; ou bien, c'est à monsieur, et non au juge.

Voulez-vous une belle abstraction? Louis XII, auparavant duc d'Orléans, étant monté sur le trône, quelques courtisans lui conseillaient de tirer

vengeance d'un grand seigneur qui l'avait autrefois offensé. Louis XII, par une abstraction tout-à-fait noble et royale, répondit : Le roi de France ne venge pas les injures faites au duc d'Orléans.

Je cherche des abstractions qui puissent motiver le reproche qu'on leur fait de présenter

des difficultés : je n'en trouve pas. Voyons pourtant.

Lorsque le peuple d'Athènes prononçait l'ostracisme d'Aristide, pouvait-on dire que ce grand homme était banni par un décret des législateurs ? Assurément un bon écrivain ne dira jamais : les législateurs ont condamné Aristide. Les Athéniens, dans un tel acte, n'étaient

pas législateurs. Comme législateurs, ils faisaient des lois, et ils ne pouvaient faire que des lois; et quand ils prononçaient un jugement, ils étaient juges, non pas législateurs.

Une abstraction qui sépare le juge du législateur peut n'être pas saisie , je le veux, par l'irréflexion : mais l'irréflexion mérite-t-elle qu'on tienne compte de ses méprises ? Cependant il est arrivé

que
des
gens

d'esprit sont tombés, à cet égard , dans des erreurs singulières. Un traducteur, un homme qui a fait mieux

que des traductions, pour rendre un passage de Hobbes, dirigé contre les mauvais citoyens, qui, ne supportant aucune des charges de l'état, prétendent néanmoins profiter des avantages de la société, traduit ces mots : Volunt tamen in civitate esse, par ceux-ci,

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