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n'ont encore aucune habitude ; ou , par

d'heureuses circonstances, ils n'en ont contracté que

de bonnes ; ou enfin ce sont des esprits remplis de préjugés, et d'erreurs invétérées.

Les premiers sont comme des tables rases qui ne portent l'empreinte d'aucun caractère ; les seconds, semblables à ces vélins sur lesquels la règle a imprimé sa direction, reçoivent et ordonnent à la fois les caractères qu'on leur confie ; les autres,

tels
que

de vieux manuscrits chargés de caractères gothiques , ne peuvent en recevoir de nouveaux qu'on n'ait effacé les anciens.

A ces trois sortes d'esprits , il faut, non pas trois méthodes différentes, mais trois emplois différens de la même méthode.

TOME II.

22

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Nous allons parler des idées abstraites; et déjà je m'aperçois qu'on s'attend à une discussion des plus pénibles, des plus fatigantes. Ces mots abstrait , abstraction , se lient, dans la plupart des esprits, à tout ce qu'il y a de subtil, d'obscur, d'impénétrable. Il suffit de les prononcer, pour décourager l'attention, et pour

éteindre aussitôt la curiosité.

Que dira-t-on, si une chose qui effraie à ce point les imaginations est ce qu'il y a au monde de plus simple, de plus facile ; si l'abstraction est inévitable; si elle est enfin une suite nécessaire de la faiblesse de notre intelligence?

Ne craignons pas de l'assurer, abstrait et difficile sont deux choses incompatibles. Jamais alliance de mots ne couvrit une telle opposition d'idées. Hâtons-nous de justifier ces assertions.

Je suppose qu'on place sous mes yeux un corps dont je n'aie absolument aucune idée. Il

est vrai qu'aujourd'hui ce ne serait guère possible : quel que soit le corps dont il s'agit, je lui connais à l'instant une certaine forme, une certaine couleur. Mais permettez-moi la supposition d'une ignorance complète , semblable à .celle de l'enfant qui vient au monde.

Le corps dont nous parlons sera , si vous le voulez, un fruit. Le voilà devaut moi, en présence de tous mes sens; aux yeux , au goût, à l'odorat , il paraît coloré, savoureux, odorant. Je le prends dans mes mains ; il est pesant, il est d'une certaine forme. Je le laisse tomber, il rend un son , un bruit. Si j'avais un sens de plus, il est à croire que je découvrirais dans ce fruit des qualités dont je ne puis me former une idée; comme, avec un sens de moins , il est certain que j'ignorerais l'existence de quelqu'une des qualités que je lui connais.

Chacun de mes sens a donc pour objet une qualité qui lui correspond. Par l'vil, je sens, et je vois des couleurs, et rien

que

des couleurs; par

je sens,

et je connais exclusivement des sons; par l'odorat, exclusivement des odeurs. Chacun de mes sens sépare de tontes les autres qualités la qualité qui lui est analogue;

il l'abstrait.
Comment n'y aurait-il pas

ici séparation',

l'ouïe ,

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isolement, abstraction ? Les cinq organes des sens agissent chacun à part. Les cinq espèces de qualités, les cinq espèces de sensations, les cinq espèces d'idées relatives à ces qualités et à ces sensations, sont entre elles sans analogie. L'homme

pourvu de cinq organes, dont chacun lui sert à acquérir des idées particulières, distribue nécessairement tous les objets sensibles en cinq espèces de qualités. Le corps humain , si l'on peut ainsi le dire , est une machine à abstractions. Les sens ne peuvent pas ne pas abstraire. Pour

que
l'oeil ne séparât pas

les couleurs des autres qualités d'un corps, il faudrait qu'il les vít confondues avec les odeurs, avec les saveurs, etc.; il faudrait qu'il yît des odeurs, des saveurs.

L'abstraction des sens est donc l'opération la plus naturelle ; il nous est même impossible de ne pas la faire. Voyons si l'abstraction de l'esprit présentera plus de difficultés

que

celle

des sens.

Quel est l'homme un peu accoutumé à réfléchir et à méditer, qui n'ait mille fois éprouvé combien il est nécessaire de resserrer le champ de la pensée ? Si vous voulez forcer votre esprit à saisir tout à la fois un grand nombre d'idées, il s'éblouit aussitôt; tout semble fuir,

Ce n'est pas

tout échappe, et les rapports entre les idées, et les idées elles-mêmes ; on ne voit rien, pour avoir eu l'ambition de trop voir.

ainsi que procède l'esprit livré à lui-même, lorsqu'il veut acquérir une connaissance. Il n'agit pas par toutes ses facultés à la fois, ni sur plusieurs idées à la fois. L'expérience lui a appris que

le désordre et la confusion sont la suite d'une méthode aussi peu sensée. D'abord il ne fait usage que d'une seule faculté, et de la plus simple de ses facultés , l'attention. Il ne la porte pas sur un objet entier ; il la fixe sur une de ses parties, sur une seule de ses qualités, sur un seul de ses points de vue; il l'y retient jusqu'à ce qu'il s'en soit formé une idée exacte, une image fidèle.

Cherche-t-il à connaitre les propriétés de l'étendue? iloublie qu'elle a de la profondeur, pour ne voir qu'une surface. L'objet est encore trop composé. Dans la surface, il ne prendra que

la longueur; et, dans cette longueur même, séparée des autres dimensions, il sent quelquefois le besoin de ne considérer que l'élément générateur, le point.

Aurions-nous connu l'activité et la sensibilité de l'âme, si nous n'avions étudié à part cha

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