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sur la forêt, il va d'un objet à un objet entièrement différent. - Nous avons employé tour à tour ces deux méthodes , ces deux analyses. La première nous a appris que toutes les manières d'agir de Fame humaine ne sont dans leur principe que l'attention; la seconde nous a appris que toutes les manières de sentir ne sauraient être ramenées à la sensation. Vous étiez attentif, vous comparez ; l'opération est au fond la même ; elle était unique, elle est double ; mais, après une sensation, vous éprouvez un sentiment de rapport ; la modification a changé ; la sensation ne s'est pas transformée en sentiment de rapport : il y a ici solution de continuité. Je vois une succession, non pas une génération : le sentiment de rapport n'est pas un point de vue de la sensation, comme la comparaison est un point de vue de l'attention. Le raisonnement seul vous conduira peut-être de l'attention à la comparaison; ou,

du moins, quand l'expérience vous aura appris que vous comparez après avoir donné votre attention,

le raisonnement vous montrera comment s'est fait ce progrès ; le raisonnement ne vous conduira jamais de la sensation au sentiment de rapport,

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ni au sentiment de l'action de l'esprit , ni au sentiment moral.

Et si nous voulions descendre jusqu'aux racines de ce qu'on a appelé l'arbre de la philosophie, nous verrions que toutes ses branches ne peuvent sortir, comme d'un tronc , ni des seules impressions sur les organes, ni des seules sensations de l'âme, ni des seuls actes spontanés de la volonté. Il est vrai que l'impression sur l'orgáne , est immédiatement suivie de la sensation, et que la sensation est immédiate ment suivie d'un acte de l'esprit; mais ces trois phénomènes qui se touchent quand on les considère dans l'ordre de leur manifestation trouvent séparés par des abîmes quand on les considère dans l'ordre de leur nature ; car , de la nature d'une impression physique à la nature de la sensation, la distance est infinie; comme elle est infinie aussi, de la nature de la sensation à la nature de la pensée. Le raisonnement est ici dans une impuissance absolue ; il ne peut rien sur la succession , quand la succession n'est pas en même temps génération 5. et les philosophes qui ont voulu déduire l'intelligence de l'homme touté entière, ou du mouvement seul,

gou de la sensibilité seule ,, ou de l'activité seule', nous auraient épargré leurs faux systè

se

mes, s'ils avaient commencé par se demander en quoi consiste un système.

Ainsi , messieurs, l'idée que nous devons prendre de la méthode , devient de jour en jour plus complète. Je l'ai présentée sous trois aspects divers : dans la première leçon , dans la seconde, et dans celle que nous faisons aujourd'hui. J'en ai parlé dans le discours d'ouverture; et il est peu de nos séances , où quelque réflexion sur la manière de diriger les facultés de l'esprit ne soit venue s'entremêler au sujet principal de nos entretiens. Nous n'avons pas épuisé la matière : nous sommes loin de connaître tous les artifices de l'analyse. Nous chercherons à les dévoiler de plus en plus , à mesure que nous avancerons. Si je pouvais vous faire sentir toute l'influence d'une bonne méthode ; si je pouvais surtout contribuer à vous en faire contracter l'habitude , je croirais n'avoir pas indignement rempli mes fonctions.

Qu'attendre de ces philosophes dont le génie présomptueux croit se suffire à lui-même ? ils veulent, disent-ils, reconstruire l'édifice des sciences ; ils n'ont ni règle , ni compas.

Quoique la méthode , considérée dans ce qui en forme l'essence , soit une chose constante et invariable, puisqu'elle est fondée sur la na

ture , toujours la même , de l'esprit humain , il ne faut pas croire qu'on doive la présenter sous une forme toujours la même, surtout lorsque nous voulons faire passer nos idées dans l'esprit des autres.

Tous ceux auxquels s'adressent nos discours n'ont pas une intelligence égale ; ils n'ont

pas tous également exercé leur esprit : la méthode elle-même nous ordonne de varier son emploi, de la montrer à découvert, de ne la montrer qu'à demi , ou même de la dissimuler.

Nous sommes tous enfans pour ce que nous ignorons. Le premier qui a dit ces mots a fait, j'en conviens , une critique aussi spirituelle que juste de la plupart des explications qu'on trouve dans les ouvrages des philosophes. Peu d'entre eux , en effet , savent présenter leurs opinions avec le charme de cette simplicité qui les fait entrer facilement dans les esprits. Ils oublient une chose qu'ils ne devraient jamais perdre de vue , savoir, que nous sommes cen. sés ignorer ce qu'ils se proposent de nous enseigner ; sans quoi , où serait la raison de faire un livre ? Ils supposent qu'on les entendra à demi-mot, pour se dispenser du travail qu'exige la clarté de l'expression; cependant ils devraient sentir que la lumière va croissant à

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mesure que les expressions deviennent plus transparentes , et que

l'évidence peut augmenter tant qu'on peut simplifier le discours ; et, comme une évidence qui peut augmenter n'est pas proprement l'évidence, il est à croire

que ceux qui ne savent pas montrer la vérité ne l'ont pas distinctement

aperçue. Honneur donc à celui qui, d'un mot, a fait comprendre la nécessité d'une méthode claire, facile, et indispensable surtout à ceux qui entreprennent d'écrire sur les élémens des sciences !

Mais cet hommage que je rends au premier qui à trouvé cette heureuse expression, je le refuse à ceux qui la répètent sans discernement.

Il est utile , sans doute , de nous rappeler aux lecons de la nature , que nous oublions trop souvent ; mais nous crier sans cesse qu'il faut toujours tout recommencer, et toujours refaire l'entendement, c'est vouloir ramener à l'a, b, c, l'esprit humain , après qu'il a découvert les lois qui régissent les sphères célestes , et pour dire plus, les lois qui régissent les corps politiques.

On peut ranger en trois classés ceux auxquels on destine l'instruction : ou ils sont enfans , et

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