Page images
PDF
EPUB

Combien de caractères n'eût-il

pas
fallu

pour un tel alphabet ? Car il est aisé de voir

que

le nombre des notions composées , de celles qui le sont le moins, excède le nombre des notions simples, dans le même rapport que le nombre des syllabes qu'on peut former avec vingt-quatre lettres, excède le nombre vingtquatre.

Mais peut-être Leibnitz a-t-il voulu dire seulement qu'il aurait désiré que

Descartes eût fait sur la langue universelle un traité complet, au lieu d'en parler transitoirement. Et, quant à son alphabet des pensées , quelque mal imaginé qu'il paraisse d'abord, qui pourrait assurer que Leibnitz n'avait pas quelques motifs

pour le préférer à l'alphabet des idées simples ? Comme nous ignorons ces motifs, nous ne saurions les apprécier, et nous devons à un si grand esprit de suspendre notre jugement. Il est fàcheux

que,

d'un travail qui avait occupé toute la vie de Leibnitz, nous ayons si peu de chose. Qu'en reste-t-il, en effet ? ce que Descartes, soixante-dix ans auparavant, avait trouvé dans un quart d'heure.

Une langue universelle est-elle possible? Plusieurs savans l'ont cru. Descartes l'a cru.

des romans,

Descartes

pense-t-il que cette langue puisse devenir familière à tous les habitans d'une ville, à tout un peuple, à tous les peuples ? Oui, répond-il, mais dans le pays des romans. (Ib. p. 550.) Nous n'irons

pas
dans le

pays nous n'irons pas bien loin dans le

pays

des réalités, pour trouver la langue universelle. Nous n'aurons pas même besoin de la chercher; car elle est partout. Elle est de tous les temps et de tous les lieux. Elle fut connue de nos premiers pères; elle sera connue de nos derniers neveux. Savans, ignorans, tout le monde la comprend , tout le monde la parle. Que l'un de nous soit transporté aux extrémités du globe, au milieu d'une horde de sauvages , croyezvous qu'il ne saura pas exprimer les besoins les plus pressans de la vie ? Croyez-vous qu'il puisse se méprendre sur les signes d'un refus barbare, ou d'une intention généreuse et compatissante? Il ne s'agit donc

pas d'inventer une langue uni. verselle, de la faire; elle existe; c'est la nature qui l'a faite.

Cette langue, vous le voyez , c'est la langue des gestes, la langue d'action; et si vous dites qu’une pareille langue est bien pauvre, qu'elle ne peut suffire à tous les besoins de la pensée,

je réponds qu'il ne tient qu'à nous de l'enrichir. Elle est pauvre, parce qu'on la dédaigne et qu'on la délaisse; nous l'avons jugée inutile, et elle l'est devenue. Cependant elle pourrait, aussi-bien qu'aucune langue parlée, recevoir et rendre tous les sentimens qui sont dans le cour de l'homme, toutes les idées qui sont dans son esprit. Ce qu'on raconte des pantomimes qui jouaient sur les théâtres de Rome; l'assurance avec laquelle Roscius s'engageait à traduire

par

des gestes les éloquentes périodes de Cicéron, et à les traduire avec la plus grande fidélité, alors même qu'il plairait à l'orateur d'en changer le caractère, en variant le tour, ou en transposant les mots; enfin ce que font, sous nos yeux une foule de sourds-muets : tout nous dit ce qu'il est permis d'attendre d'une telle langue. Que les grammairiens, les philosophes , les académies, se réunissent pour en favoriser les développemens, les promesses de Descartes et de Leibnitz seront bientôt réa. lisées.

Mais il faut rendre cette langue à elle-même, et la ramener à sa première simplicité, à son unité primitive. On n'aura pas

d'universalité avec des alphabets manuels. Le sourd-muet de Paris parle français avec ses doigts ; celui de

Vienne parle allemand; celui de Pétersbourg parle russe. Il s'agit donc d'améliorer et de

perfectionner, non pas la partie du langage d'action qui représente immédiatement la figure des lettres, et qui ne peut être qu'une langue locale, mais celle qui représente immédiatement les idées, afin de lui faire exprimer tout à elle seule.

Supposons la chose faite. Supposons, 1°. qu'on ait un dénombrement suffisamment exact des idées élémentaires; 2°. qu'on ait trouvé des signes d'action

pour

chacune de ces idées; 3o. et enfin que, pour combiner ces signes et ces idées, on ait rédigé une grammaire bien simple, bien naturelle.

Maintenant, établissons, dans toutes les écoles de l'Europe , des maîtres chargés d'enseigner cette langue. Ne vous semble-t-il pas que, l'espace d'une année, tout le monde

pourra

la parler. Les enfans n'y seront pas les moins habiles, car ils sont curieux; et des leçons en gestes et en mouvemens ne leur paraîtront pas ennuyeuses. On pourra

donc voyager au Nord, au Midi, et n'être étranger nulle part. Le Parisien se fera entendre à Lisbonne ou à Archangel, aussi-bien que dans le faubourg Saint-Germain. Si c'est un

homme du peuple, il ne dira dans cette langue,
comme dans la sienne, que des choses qui se
rapportent aux usages communs de la vie; si
c'est un artiste, un savant, un philosophe, un
politique; comme ils auront fait sans doute
une étude soignée de la partie de la langue qui
les intéresse, ils communiqueront avec une
grande facilité leurs théories, leurs systèmes ,
leurs découvertes ; et ils recevront en échange
d'autres théories, d'autres découvertes.
Il est vrai

que
nous raisonnons sur

des sup positions ; et l'on doutera qu'on puisse les réaliser. Est-il bien facile, nous dira-t-on, de faire le recensement de toutes les idées simples, de les caractériser

par des signes bien choisis, de les ordonner d'après les divers besoins de l'esprit, de les combiner suivant les lois d'une bonne logique ?

Et quand on aurait surmonté toutes ces difficultés, il en resterait une encore et la plus grande de toutes. Il faudra écrire cette langue, sans quoi l'on ne pourra pas se communiquer d'un lieu à un autre , et nos savans seront obligés, ou de revenir aux langues ordinaires qu'on parle et qu'on écrit, ou de passer leur vie en voyages, comme les anciens philosophes de l'antiquité. Or, comment écrire le langage d'ac

TODIE II.

21

« PreviousContinue »