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son esprit cette idée de pesanteur des autres idées avec lesquelles elle se trouve naturellement associée, on a dit que les qualités des objets considérées indépendamment des autres qualités avec lesquelles elles existent, et que les idées séparées des autres idées avec lesquelles elle sont associées, étaient des qualités abstraites et des idées abstraites, c'est-à-dire , des

qualités et des idées séparées.

Les idées abstraites approchent d'autant plus de la simplicité parfaite, qu'elles ont été précédées d'un plus grand nombre d'abstractions successives.

De l'idée de corps ou de matière bornée en tout sens, retranchez les bornes, il vous restera l'idée de matière, idée plus simple que celle de corps. De l'idée de matière, ou d'étendue impénétrable , retranchez l'idée d'impénétrabilité, vous aurez l'idée d'étendue, plus sim. ple que celle de matière.

De même, si, de l'idée d'écarlate, ou de couleur rouge, vous séparez le rouge, vous aurez l'idée de couleur, idée plus simple que celle de couleur rouge. Maintenant que vous avez l'idée de couleur, ou de sensation visuelle, cessez de penser que vous la devez au sens de la

vue;

il vous restera l'idée de sensa

tion, plus simple que celle de sensation visuelle ou de couleur. Enfin, dans l'idée de sensation, ou de sentiment produit par une impression sur l’organe, négligez cette circonstance, qu'il est produit par une impression sur l'organe; vous aurez l'idée de sentiment, idée plus simple que celle de sensation. Ainsi, après les idées qui sortent des

premiers développemens de nos quatres manières de sentir, et qui sont le commencement ou le principe de toutes nos connaissances, nous compterons parmi les idées simples , celles qui s'éloignent de leur source, celles qui s'en éloignent le plus, et que nous formons par l'abstraction, c'est-à-dire

par

l'action de l'esprit, lorsque cette action se porte exclusivement sur une seule des idées dont la réunion forme cette foule d'idées composées qui, pour le plus grand nombre des esprits, sont une surcharge plutôt qu'une richesse réelle.

La simplicité des idées n'est donc souvent qu’une moindre composition ; et je ne voudrais affirmer d'aucune des idées dont nous venons de parler, qu'elle soit réellement indivisible. Nous en userons comme les chimistes qui rangent provisoirement parmi les élémens sim

ples tous ceux qui se refusent à une division ultérieure.

Si nous avions une table exacte des idées élémentaires qui sont dans l'esprit humain, le projet d'une langue

universelle pourrait n'être pas une chimère. Ce projet a été formé si souvent, on en a tant parlé, que vous serez peut-être bien aises de savoir en quoi il consiste. Comme on ne saurait faire une plus belle application de la théorie des idées simples, je m'y arrêterai quelques instans. Mais , qu'est-ce qu'une langue universelle?

que serait une langue universelle?

Avant de dire ce qu'elle serait, je crois devoir vous dire ce qu'elle ne serait pas.

D'abord, ne croyez pas que ce fût une langue parlée; car, en la sopposant reçue pour un moment, elle perdrait bien vite son universalité. Que tous les habitans de la terre parlent aujourd'hui une même langue, il ne faudra

pas des siècles pour que cette langue se partage en une infinité de dialectes. Les peuples du Nord, et ceux du Midi, ne tarderont

pas
à faire

passer dans l'expression de leurs sentimens et de leurs idées, le caractère de leur climat, de leurs moeurs, de leurs habitudes, et bientôt ils cesseront de s'entendre. Ce qui est arrivé aux

langues que les hommes parlaient dans les anciens temps, nous dit assez ce qui arriverait à la langue que nous venons de

supposer. La langue universelle devrait donc être, ou une langue écrite d'une manière quelconque, ou une langue gesticulée; mais dans cette dernière supposition, on serait encore obligé d'écrire les gestes, comme nous le verrons dans un moment.

Or, il y a deux sortes d'écritures et deux sortes de gestes ; l'écriture et les gestes qui ne sont pas alphabétiques, et l'écriture et les gestes qui sont alphabétiques.

L'écriture qui n'est pas alphabétique représente immédiatement les objets ou leurs idées. Un arc, par exemple, représente un guerrier; un vil , l'intelligence; un serpent, l'Univers; etc. Telle est à peu près l'écriture des Chinois et de quelques autres peuples de l'Asie; telle était l'écriture des anciens Égyptiens : on l'appelle hiéroglyphique. Les gestes que font les sourds-muets pour se

faire comprendre lorsqu'ils n'ont encore reçu les leçons d'aucun maître, représentent aussi immédiatement les objets.

L'écriture alphabétique représente immédiatement les sons de la voix : excepté, sans qu'on

..

le dise, pour ceux qui seraient privés de l'ouie. Elle fut trouvée, dit-on, par les Phéniciens, d'où elle passa aux Grecs et aux Romains, et par eux à toute l'Europe. Les gestes alphabétiques représentent immédiatement la figure des lettres de l'alphabet; tel est l'alphabet manuel qu'on enseigne aux sourds-muets, dans les écoles destinées à leur instruction.

Il est aisé de concevoir que, ni l'écriture alphabétique, ni les gestes alphabétiques, ne peuvent être la langue que nous cherchons. Les sons de la voix et la figure des lettres sont des choses trop yariées et trop variables pour atteindre ce but. Il faut donc, pour établir une langue universelle, employer des caractères ou des gestes qui montrent les objets immédia. tement.

Tous ceux qui se sont occupés du projet d'une langue universelle ont bien senti que ce n'était qu'au moyen de signes de cette dernière espèce qu'ils pourraient le réaliser. Mais ils n'ont guère pensé aux gestes. Leurs efforts se sont dirigés vers une écriture biéroglyphique, indépendante du langage d'action, et ils se sont donné beaucoup de peine pour trouver les caractères élémentaires de cette écriture.

Parmi les savans, en assez grand nombre,

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