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une immensité, simplicité ou unité absolue, qui embrasse et contient tous ses autres attributs , et de laquelle nous ne trouvons , nous-mêmes, ni ailleurs, aucun exemple. (Médit., t. 1, p. 83, 84. )

Malgré cette restriction de l'immensité, simplicité ou unité, il faut avouer que Descartes fait ici une bien grande concession , lorsqu'il accorde que presque tous les attributs de l'entendement divin ne sont que nos propres qualités portées à l'infini, Observez

que

la restriction de Descartes parait assez mal fondée; car on pouvait fort bien lui répondre que l'idée de l'immensité divine est prise de l'immensité de l'espace , et que celle de la simplicité ou unité se tire de la simplicité ou unité de notre âme.

Comment Descartes, qui semble si près de ses adversaires, Gassendi, Locke, etc., tenaitil néanmoins si opiniâtrément à ces idées que l'âme produit par sa seule énergie ?

On s'en rendra raison , et il y a apparence qu'on ne sera pas très-éloigné de la vérité , si l'on se met pour un moment à la place de Descartes. Descartes avait travaillé dix ans ses ditations , qu'il regardait comme le premier titre de sa gloire. Ses découvertes mathémati

ques l'intéressaient bien moins que ce qu'ilappelait ses découvertes métaphysiques. Or, dans ses Méditations, il prouve l'existence de Dieu, indépendamment de l'ordre de l'univers, et de toutes les impressions que les objets font sur nos sens; i] la prouve par l'idée de Dieu. Que l'idée de Dieu vienne des sens , soit immédiatement, soit médiatement, l'ouvrage porte à faux , et le travail de dix années est perdu. Ne soyons donc pas trop surpris que Descartes ait tenu si fortement à l'idée de Dieu formée

par

la seule fa

culté de penser.

Qu'on me permette une réflexion , que je n'applique pas à Descartes. Oublions un instant ce grand homme , dont on ne saurait parler avec trop de vénération. Plusieurs philosophes ont cru, en différens temps, avoir trouvé de nouvelles preuves de l'existence de Dieu ; et, d'ordinaire , ils n'ont pas manqué de donner ces preuves comme les seules démonstratives. Il y en a même qui se sont complu à faire l'énumération de tous les argumens employés par les philosophes ou par les théologiens; et, parce que ces argumens ne rentraient pas dans leurs spéculations chimériques, ils n'ont pas balancé à les traiter de sophismes.

C'est contre cette présomption téméraire

que je m'élève, et je la dénonce au respect qu’un individu doit aux nations. Oser soutenir qu'on a découvert enfin la seule bonne démonstration de l'existence de Dieu , c'est accuser, en quelque sorte, tout le genre humain d'athéisme. L'homme simple qui, voyant la terre lui rendre en épis le grain qu'il a seme, lève les mains au ciel et bénit la Providence, a sans doute , de l'existence de Dieu , une aussi bonne preuve que ces orgueilleux philosophes.

50. Comme Descartes ne pouvait pas renoncer à l'idée de Dieu produite par la seule faculté de penser, sans voir ruiner ses Méditations , Leibnitz était obligé de soutenir ses idées innées, sous peine de voir crouler l'édifice qu'il avait élevé avec ses monades.

Leibnitz prétend que l'univers est composé de monades, c'est-à-dire, d’êtres simples. Les monades, dit-il , sont la seule chose qu'il у ait au monde. Car tout ce qui existe est ou monade ou collection de monades; or une collection n'est pas quelque chose de réel; l'existence appartient donc aux seules monades. Mais les monades, à cause de leur simplicité, n'agissant pas les unes sur les autres , la raison des changemens que nous voyons dans l'univers ? Pour la trouver , Leibnitz se

où sera

voit dans la nécessité de faire de chaque monade un centre d'action. Voilà pourquoi il ne peut pas se relâcher sur ces perceptions obscures ou claires, sur ces tendances, ces efforts, ces virtualités, ces principes d'action , en un mot, qu'il accorde aux monades et à la monadeâme , indépendamment de son union avec le corps, si pourtant l'on peut dire et comprendre que

l'âme soit unie à un corps , lequel n'est qu'une collection de monades , dont chacune est elle-même un centre d'action.

L'âme tient de sa propre nature toutes ses facultés ; elles ne lui viennent

pas
de

son union avec le corps ; mais c'est parce que l'âme est unie à un corps , que ses facultés se changent en opérations ; c'est parce qu'elle est unie à un corps qu'elle passe

de l'activité à l'action. Leibnitz lui-même avoue , quoique à tort, que

les pensées répondent toujours à quelque sensation. Sans doute

que

les facultés sont innées, de même

que les virtualités, les dispositions, etc. Qui le nie? Qui l'avait jamais nié à l'époque de Leibnitz ? Mais peut-on dire que des facultés innées, des virtualités innées , sont des idées innées?

Et même , si l'on veut faire la supposition

ce

d'une âme qui jouirait de l'existence avant d'être unie au corps ;

d'une âme non-seulement active, mais agissante ; non-seulement capable de

penser ,

mais

pensant avant cette union, on n'aura rien fait pour autoriser le sentiment des idées innées. Car, ni l'activité, ni l'action , ni la faculté de

penser,

ni l'exercice de cette faculté, ne sont des idées : sont des causes d'idées.

Peut-on d'ailleurs mettre au rang des choses évidentes, que les élémens de la matière soient simples ? Que deviennent les corps et l'étendue?

Remarquons , encore une fois et toujours , le mal que font les langues, les obstacles qu'elles opposent à la découverte et à l'exposition de la vérité , les divisions qu'elles font naître et qu'elles entretiennent , quand elles manquent de précision, quand on ne sait

pas leur en donner, quand on n'a pas égard aux acceptions diverses que prennent les mêmes mots.

Rien n'est dans l'entendement qui n'ait été dans le sens. Il y a , dans cette maxime, trois mots qui sont autant de sources d'équivoques ( leç. 5). Otez ces équivoques, les disputes cessent à l'instant.

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