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idées. Ces idées sensibles donnent lieu à de nouvelles manières de sentir, et à de nouvelles idées qui vont toujours se multipliant, jusqu'à ce qu'enfin on les réunisse en corps de science.

C'est ainsi que l'architecte , qui ne peut rien sur la nature des pierres, choisit l’une, rejette l'autre. Il les taille, les façonne à son gré. Il les dispose en colonnes, en frontons, et finit par nous montrer un palais magnifique, où l'on ne voyait qu'un amas confus de matériaux épars.

Mais, de même que l'architecte laisse aux naturalistes et aux géologues le soin de reconnaître la manière dont se forment les pierres au sein de la terre, nous laissons aux anatomistes et aux physiologistes le soin de découvrir, s'ils le peuvent, la manière dont opère la nature dans les replis du cerveau, lorsque nous éprouvons une sensation.

Les sensations sont les données de la nature. La métaphysique, qui est l'ouvrage de l'homme, part de ces données. Elles lui servent aussi de matériaux, de premiers matériaux; elles ne sont pas son objet-comme les pierres ne sont pas l'objet de l'architecture, comme le marbre n'est pas l'objet de la sculpture.

A l'instant où la métaphysique s'occupe des sensations, elles cessent d'être de pures sensa

:

tions, pour faire place à des idées ; et le Traité des sensations, de Condillac, n'est lui-même qu’un traité de l'origine et du premier développement des idées de sa statue. Je ne devais pas commencer par

les sensations, puisque dans cette seconde partie je me proposais de traiter de l'origine des idées, et par conséquent des sensations qui sont une de ces origines. Et qu'on ne dise pas qu'il fallait donc commencer par

les idées plutôt que par les facultés. Cette observation peut s'adresser à ceux qui, ne mettant aucune différence entre les sensations et les idées, pensent que nous recevons passivement les idées , parce que nous recevons passivement les sensations. Nous qui croyons être certains, qui sommes certains que toutes nos idées, sans en excepter une seule, sont le produit de l'action de nos facultés, nous avons dû commencer par l'étude des facultés.

Ces réflexions justifient le plan que nous avons adopté; elles répondent à la première objection, quelque séduisante qu'elle ait

paru d'abord.

Seconde objection, contre notre doctrine des idées. — Il ne nous est pas facile de bien saisir

votre doctrine sur les idées. Vous dites que toutes les idées ont leur origine dans le sentiment; vous dites même, de peur qu'on ne se méprenne sur votre pensée, que d'abord elles ont été sentiment, et rien

que

sentiment; en sorte que, selon vous, l'intelligence n'est au fond que la sensibilité.

S'il en est ainsi, pourquoi exigez-vous que nous mettions tant de soin à ne pas

confondre les idées sensibles avec les sensations, les idées de

rapport avec les sentimens de rapport; toutes les idées, en un mot, avec les sentimens qui leur correspondent?

Chose étonnante! d'un côté, vous faites tout pour nous démontrer que l'idée n'est que le sentiment; et de l'autre, comme si vous vous plaisiez à renverser votre ouvrage, vous ne cessez de nous répéter, qu'il faut bien se garder de confondre l'idée avec le sentiment.

Vous vous appuyez sur l'expérience pour distinguer l'idée, du sentiment. Nous allons nous appuyer aussi sur l'expérience pour ne pas l'en distinguer.

Un objet tout-à-fait nouveau s’offre à nos yeux : au même instant, nous en recevons la sensation et l'idée, non pas comme deux cho

ses distinctes, mais comme une seule et même chose.

Peut-on se trouver en présence d'un étranger, qu'on n'aurait jamais vu auparavant, sans avoir aussitôt une idée de sa figure ? l'entendre parler, sans être frappé de la différence de son langage au nôtre? Peut-on recevoir l'impression de la colonnade d'un palais ou d'un temple, de l'aspect d'une haute montagne, d'un météore qui paraitrait la nuit dans les cieux, sans en prendre quelque connaissance; non, pour le redire encore, une connaissance distincte de la sensation reçue , mais une connaissance qui soit une même chose avec cette sensation ?

Les métaphysiciens ne s'étaient guère avisés de cette subtile distinction entre les sensations et les idées. Chez eux , apercevoir c'est sentir; et sentir c'est apercevoir. Ils croient presque tous que les objets extérieurs nous envoient immédiatement des idées sensibles; et ne sontils

pas fondés, d'après les observations que nous venons de vous rappeler ?

Réponse. L'idée est le sentiment. L'idée n'est pas le sentiment. — Ces deux propositions vous paraissent se contredire; et je conviens que la contradiction est dans les mots. Elle sera aussi dans les mots, si je dis :

La multiplication est l'addition : la multiplication n'est

pas

l'addition. Le raisonnement est l'attention : le raisonnement n'est

pas

l'attention. La glace est de l'eau : la glace n'est pas de l'eau. Le pain est du froment : le pain n'est pas

du froment.

Ici, messieurs, nous avons la clef d'une infinité de malentendus, qui, dans tous les temps, ont divisé les philosophes, et qui, tous les jours, produisent les plus vaines, et souvent les plus funestes disputes.

Afin de nous bien expliquer, supposons une science parfaite, et présentée de la manière la plus parfaite qu'on puisse imaginer.

Les vérités exposées dans les diverses parties de la science que

de
supposer,

formeront une suite continue, dont chaque terme participera de celui qui le précède, et de celui qui le suit; de celui qui le précède, puisqu'il ne fera que le modifier ; de celui qui le suit, puisqu'à son tour il n'en sera que modifié.

Chaque terme, le premier excepté, étant donc une modification du précédent, qui luimême est toujours une modification de celui qui le précède, il s'ensuit que tous les termes,

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nous venons

;

TOME II.

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