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que nous avons pris de mettre quelque exactitude dans notre langage, à l'attention constante de ne jamais faire

usage

d'un mot essentiel, sans nous être auparavant assurés de l'idée dont il devait être le signe.

Semblables à ces échos dont il suffit d'appeler un seul pour qu'aussitôt il appelle l'écho voisin, qui, à son tour, éveille, comme en sursaut, tous les autres, les mots d'une langue bien faite s'appellent et se répondent à l'instant, non en imitateurs serviles comme l'écho, mais en interprètes toujours libres, et cependant toujours fidèles, jusqu'à ce que celui qui n'a plus besoin d'interprète , celui qui est lié au sentiment, ait fait entendre sa voix.

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Objections contre l'ordre de nos leçons , et

contre notre doctrine des idées.

Dans

ans une des dernières séances ( leçon 5), je me suis engagé à revenir sur quelques objections, que je me voyais, pour le moment, forcé de laisser sans réponse. J'aurais répondu à toutes , à mesure qu'elles m'étaient adressées, si je n'avais craint d'interrompre une suite de raisonnemens qui demandaient à être rapporprochés pour se prêter un appui mutuel.

Maintenant, qu'à l'exception des idées innées dont je parlerai à la prochaine leçon, j'ai fait connaître suffisamment quelle est ma manière de concevoir les premiers développemens de notre intelligence, je puis et je dois chercher à acquitter ma promesse.

Première objection, contre l'ordre de nos leçons. — Le sujet qui sert de texte à vos leçons, c'est l'entendement humain , que vous considerez sous trois points de vue, dans sa nature , dans ses effets et dans ses moyens. La nature de

l'entendement, c'est la nature des facultés par lesquelles nous acquérons toutes nos connaissances , ou toutes nos idées. Les effets que produit l'entendement, ce sont les idées ellesmêmes ; et les moyens de l'entendement, ce sont les secours dont il

peut
s'aider
pour

donner à ses facultés plus de force , plus de rectitude; à ses connaissances, plus de sûreté, plus de justesse.

De ces trois points de vue , vous voyez naitre deux sciences : d'abord la métaphysique, qui traite en deux parties distinctes, de la nature et des effets de l'entendement; ensuite la logique qui doit nous faire connaitre les moyens qui peuvent favoriser l'action de l'entendement.

Pourquoi disposer ainsi les choses ? ne serait-il pas mieux de nous donner des règles pour conduire l'esprit, avant de l'appliquer à une étude qui passe pour être aussi difficile

que celle de l'entendement? et, dans cette étude, ne serait-il

pas

mieux d'observer l'entendement dans ses effets, avant de chercher à pénétrer dans sa nature ?

Cela ne suffirait pas encore : comme il est indubitable que nous avons senti avant de connaître, vous auriez dù, ce semble, remonter

plus haut que les idées, et prendre les sensations pour votre point de départ..

Ainsi donc, en plaçant la métahysique avant la logique, et dans la métaphysique; les facultés de l'âme avant les idées, vous faites un double renversement d'ordre; et, en négligeant les sensations dès l'entrée, tout ce que vous voudrez nous enseigner manquera de base.

Réponse. Disposer les parties d'un cours de philosophie de telle manière que l'étude de la métaphysique précède celle de la logique, c'est s'occuper de la formation des idées avant de s'occuper de leur déduction; c'est faire agir la pensée avant de se demander si son action peut être assujettie à des lois; c'est raisonner avant de songer aux règles du raisonnement. Cette marche ne vous semble-t-elle

pas

bien naturelle? ne dirait-on pas même qu'elle est forcée, puisqu'il est absolument nécessaire d'avoir agi avant que l'idée de régulariser l'action puisse nous venir dans l'esprit? Les poëmes, quelques poëmes du moins, ont précédé les poétiques ; les langues ont précédé les grammaires ; et, en général, toute pratique a existé avant qu'on pût imaginer des théories. Comment donc se fait-il

que,
dans

presque tous les cours de philosophie, on renverse cet

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TOME II

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ordre dicté par la nature; et que les règles des syllogismes, qui certes ne sont

pas

la première découverte de la philosophụe, soient pourtant une des premières choses qu'on nous enseigne? Il faut bien que cet usage soit fondé sur quelque motif, puisque nous le voyons suivi par des hommes d'un grand mérite.

Vous allez juger si l'on n'a pas trop donné à une considération qu'il ne fallait pas négliger sans doute, mais qu'il fallait contrebalancer par d'autres considérations.

Je suppose qu'au moment d'entreprendre l'étude de la philosophie, nous n'eussions jamais fait aucun raisonnement, et que nous fussions privés de toute idée; il est bien évident que,

dans cette supposition chimérique, il ne faudrait pas commencer par les règles du raisonnement, puisqu'il n'y aurait encore rien à régler, et qu'il nous serait même impossible de comprendre ce qu'on voudrait dire

par

des règles.

Il faut donc avoir acquis quelques connaissances avant de chercher à les ordonner; il faut avoir fait

usage

de
sa raison avant de

pouvoir la soumettre à des méthodes. Aussi les jeunes gens qui se présentent à nos écoles, n'arrivent-ils

pas avec un esprit tout neuf. Ils

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